Chèr(e) étudiant(e) de Sciences Po…

Billet de Djemila Benhabib (26 avril 2016) – extraits

« Cher étudiant de Sciences Po, le 20 avril dernier, tu as organisé (par simple bonté ?) une journée pour célébrer le voilement des femmes avec une tranquillité d’âme déconcertante. Il s’agit là de l’enfermement de ma fille, de celui de ma mère, du mien, ainsi que de celui de millions de femmes à travers le monde. D’où te vient cette faculté de rendre exotique l’aliénation des autres?
[…] Ma révolte est née de la souffrance. Alors, je vais répéter une évidence : jamais je n’accepterai, ici, ce que j’ai refusé là-bas. Là-bas étant l’Algérie de mon enfance, défigurée par l’hydre islamiste dans les années quatre-vingt-dix et marquée par le refus obstiné de la barbarie et des voiles de la servitude.
[…] Cher étudiant de Sciences Po, en reprenant à ton compte la symbolique du voile, c’est-à-dire la stricte séparation entre les femmes « pures » et les femmes « impures », tu m’entraînes sur le terrain de la moralité. Tu te comportes comme un tuteur patenté. De quel droit me places-tu sous ta tutelle ?

[…] Cher étudiant de Sciences Po, si ce voile n’était qu’un vêtement comme un autre, il ne serait pas imposé avec autant de vigueur et de rigueur aux Iraniennes et aux Saoudiennes, pour ne citer que ces deux exemples. Annexé, le corps de la femme devient la possession de l’homme, de l’imam, du tyran et d’Allah, partageant tous la même détestation des femmes. Soumettez-vous, obéissez, acceptez votre sous-humanité ! crient-ils à l’unisson. Ce contrôle du corps dans l’espace intime se déplace peu à peu dans l’espace public. A plus grande échelle, la violence domestique devient le laboratoire d’une violence sociétale systémique. Les femmes jugées immorales se trouvent doublement condamnées: par l’État (la police des mœurs), loin de les protéger, et par la société, qui les conspue. Cette mise en scène de la transgression par le corps de l’ordre moral et politique est un appel délibéré à la vindicte populaire. En faisant de la sexualité des femmes l’affaire de tous, ceux qui s’entichent de pureté et d’abstinence fusionnent la sphère privée et la sphère publique. Or, le détachement de la sphère privée de la sphère publique est l’un des fondements de la modernité, qui rend possible l’exercice démocratique et garantit le respect des libertés individuelles.

[…] Cher étudiant de Sciences Po, cette initiative que tu as prise a le mérite de dévoiler au grand jour l’état de confusion qui s’est glissé dans ta tête. S’agissant des concepts, tu sembles perdu au point de ne plus savoir ce qui différencie la liberté de l’aliénation, le libre choix de la servitude volontaire. Étienne de La Boétie reviens je t’en prie ! Grisé par une overdose de liberté, tu es devenu indifférent au sort de tes semblables. Tu as rompu avec une partie de l’humanité. Ta pensée s’est ramollie. Tu as déserté ta responsabilité. A tes yeux l’émancipation n’est rien ; la fraternité est datée; la solidarité est un truc de nostalgiques. Tu t’es laissé contaminer voire piéger par un Tariq Ramadan, champion du double discours s’il en est un, qui avance masqué derrière sa célèbre pirouette sémantique (encore une!) « ni obligation, ni interdiction du voile » pour mieux mitrailler la résistance des têtes nues.

[…] En Occident, ce voile est devenu le porte drapeau de tous ceux qui prônent la fusion entre l’islam et l’État. L’islam politique implique une rupture historique avec la République, et une réorientation sociétale majeure. Fragiliser le statut des femmes devient donc un impératif. Dans cette perspective, investir l’espace public par le voile est un enjeu majeur. Le pouvoir passe par la visibilité des « voilées ». Tout cela, Tariq Ramadan le sait fort bien. C’est pourquoi il fait du voile SA priorité. Lui, ses militants et leurs organisations satellitaires, des Frères musulmans aux salafistes, travaillent d’arrache-pied pour que l’expansion de l’islam politique soit aussi vigoureuse que rapide.
A l’évidence, cher étudiant de Sciences Po, tu souffres du syndrome de l’individu blasé par un trop-plein de privilèges et de liberté. Il est vrai qu’en cette matière tu n’as rien demandé. La liberté est venue à toi sur un plateau en or. Soit.

[…] Avec cet événement du Hijab Day, tu contribues à banaliser le mal tel que défini par Hannah Arendt. Le pire, c’est lorsque tu renonces à exercer ta responsabilité première de citoyen d’une démocratie. Tu t’égares. Tu déshonores la pensée. Tu méprises la connaissance. Tu t’éloignes de la condition humaine. Tu trahis les philosophes des Lumières. Tu t’enfonces dans un exotisme servile. Pourtant, ta condition de privilégié parmi les privilégiés ne fait pas de toi un être non moins apte à saisir la complexité du monde dans lequel nous vivons.

[…] Non, la vérité n’est pas une moyenne de toutes les postures. Entre la démocratie et le fascisme vert, il n’y pas de demi-mesure. On ne peut prôner du même souffle la liberté et l’aliénation. C’est soit l’un, soit l’autre. A toi de choisir ton camp. »

Source : http://www.huffingtonpost.fr/djemila-benhabib/etudiant-sciences-po-femme-libre_b_9777422.html

 

 

Publié le 26 avril 2016, dans politique et société, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Commentaires fermés sur Chèr(e) étudiant(e) de Sciences Po….

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