la bande à Gaza

Le conflit israélo-palestien a repris de manière intense, suite à l’enlèvement et à l’assassinat de trois israéliens. Une fois de plus. Ce qui n’a rien d’étonnant pour un conflit qui dure depuis 1967 voir 1948 (voir la vidéo « comprendre le conflit par les cartes »). Comme souvent des manifestations « pro-palestiniennes » ont lieu. Classique. Ce qui est nouveau, c’est que des organisations (dont le NPA de Besancenot) ont bravé une interdiction de manifester et que cela s’est soldé par des violences clairement antisémites à Barbés et à Sarcelles, avec des attaques de commerces tenus par des juifs.

Certains y voient un lien avec l’interdiction, mais seules quelques manifestations ont été interdites en région parisienne, suite aux débordements des précédentes, alors qu’en province il n’y a pas eu de problèmes. D’autres y voient une spécificité française, mais le même genre de débordements a eu lieu à Bruxelles : « Des cris « mort aux juifs » ont été entendus tand is qu’un jeune, désigné comme « juif » par des vociférateurs, se faisait poursuivre. La police a fait fermer la station de métro « Gare centrale » […] La foule était essentiellement composée de femmes, d’enfants et d’hommes issus de l’immigration. Du haut d’une camionnette, le caractère« politique » de la manifestation avait été rappelé par des organisateurs, sans toutefois empêcher que fusent des « Allah Akbar ». » (Le soir, 19/07/2014).

La cause principale est ailleurs, dans un repli identitaire d’une partie de la population issue de l’immigration maghrébine, frange mal intégrée, pour des raisons économiques mais pas seulement. Les crises économiques récentes – ou larvées depuis les années 80 – n’épargnent personne, surtout pas le milieu rural, moins médiatique que les banlieues. Or ce repli identitaire se fait sur un islam radical et ce n’est pas un hasard : ces populations sont la cible – pas unique – des propagandistes, en France comme dans d’autres pays d’Europe. Les femmes voilées ou les jeunes partant faire le djihad en Syrie en sont un autre symptôme. Partout dans le monde, l’islamisme progresse et l’Europe n’est pas épargnée. Ce mouvement politico-religieux a son propre agenda que n’épuiseront pas toutes les autres raisons invoquées quant ce type de débordements ou de violences apparait. La Palestine n’est qu’un prétexte, pour les uns comme pour les autres.

L’analyse de Barnavi dans un éditorial récent (« L’Europe et les juifs : vers le divorce ? ») me parait la plus pertinente :

Vendredi 16 juillet, le quotidien Haaretz (édition anglaise) a publié un article au titre scandaleux : « La France va-t-elle expulser ses Juifs ? » L’auteur, Seth Lipsky, est le rédacteur en chef du journal en ligne conservateur The New York Sun. Le contenu du papier est à l’avenant. Il mélange tout, la politique supposément pro-palestinienne des gouvernements français depuis de Gaulle, l’enterrement de Yasser Arafat avec les honneurs à Paris et les campagnes contre l’abattage rituel et la circoncision, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont plus discrètes en France qu’ailleurs en Europe. En conclusion, s’« il serait inexact de dire que la France expulse ses Juifs, la distinction s’estompe. » Qu’on se le dise, « l’Espagne ne s’est jamais remise de l’expulsion de ses Juifs. » Bref, les Juifs de France vivent en 1491, l’an prochain sera celui du décret d’expulsion.

Cette idiotie paniquarde ignore les faits. En France comme ailleurs en Europe, du moins en Europe occidentale, l’antisémitisme est un délit puni par la loi. La classe politique unanime le rejette, tout comme la presse, les acteurs sociaux et l’essentiel de l’opinion publique. Il fut un temps où l’antisémitisme était une force politique et culturelle significative. Il ne l’est plus.

Est-ce à dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ? Certes non. La « nouvelle judéophobie » (Pierre-André Taguieff) a un nom : l’islam identitaire. C’est lui qui, dans une France et une Europe mollassonnes et chétives, profite au premier chef de la fameuse « libération de la parole » dont un Dieudonné est la nauséabonde illustration. C’est lui qui a armé le bras de Mohammed Merah à Toulouse, de Mehdi Nemmouche à Bruxelles. C’est lui qui jette sur le pavé des manifestants haineux qui brandissent des pancartes invitant à la « mort aux Juifs » et n’hésitent pas à s’en prendre violemment aux synagogues. Le dernier incident en date, rue des Roquettes à Paris, dont i24news s’est fait l’écho, a failli tourner au drame.

Cet islam-là se nourrit de causes lointaines – la Syrie, l’Irak, et, toujours, la Palestine. Comme toutes les idéologies mortifères, il a ses alliés – en l’occurrence, l’extrême gauche et les restes d’une extrême droite dont les figures de proue tentent malaisément de se distinguer pour accéder à la respectabilité politique (une preuve de plus que l’antisémitisme n’est pas respectable) – et ses idiots utiles : sociologues et autres plumitifs prompts à dénoncer une « islamophobie » fantasmagorique qu’ils assimilent abusivement à l’antisémitisme.

Cependant, l’islam identitaire ne concerne pas que les Juifs. Sous sa forme terroriste organisée, il constitue un défi mondial. Il a frappé à New York, à Madrid, à Londres, à Paris, et est en train de refaçonner les frontières issues de la décolonisation au Proche et au Moyen-Orient. Sous sa forme terroriste « spontanée », il produit des loups solitaires à l’instar de Merah et Nemmouche, petites frappes radicalisées en prison, et, comme ce dernier, passées par l’un des fronts de l’islamisme radical, dernièrement la Syrie.

Si la France est aux premières loges, ce n’est pas en raison de quelque laxisme ou complaisance particulièrement français. C’est tout bonnement parce que la France abrite la plus importante communauté juive d’Europe, en même temps que la plus importante communauté musulmane d’Europe, par ailleurs majoritairement arabe, et que ces deux communautés cohabitent souvent dans les mêmes banlieues et quartiers difficiles. Le paradoxe douloureux est que la France a inventé avec la République laïque et assimilationniste l’outil d’intégration le plus efficace du monde occidental, et que cet outil est désormais en panne. La place me manque ici pour en détailler les raisons. Mais ne nous y trompons pas, c’est l’ensemble de l’Europe qui a mal à ses Juifs, pour ne plus savoir comment intégrer ses immigrés.

Traiter le mal à la racine, au-delà des mesures de police, nécessaires mais manifestement insuffisantes, requiert un effort collectif énorme, dont les sociétés européennes semblent désormais incapables. Il faudrait pour cela démanteler les ghettos d’immigrés, favoriser par une politique volontariste de la ville la mixité sociale, repenser l’école de fond en comble, interdire les prisons aux imams intégristes et/ou analphabètes et assurer la formation d’un encadrement musulman compatible avec les principes de la démocratie. Toutes choses qui présupposent un investissement matériel colossal, mais surtout, sans doute, une révolution culturelle. Tant que l’Europe ne réapprendra pas à défendre ses valeurs, tant qu’elle s’abstiendra d’en faire la pierre de touche de tous ceux qui frappent à sa porte, tant qu’elle ne saura pas qui elle est et, partant, à quoi sont censés s’intégrer ses nouveaux citoyens, elle sera cet ectoplasme sans âme, incapable de protéger ses Juifs parce que incapable de se protéger elle-même.

Alors, la France va-t-elle expulser ses Juifs ? Allons donc. En revanche, les Juifs vont s’en expulser eux-mêmes, du moins les plus fragiles, les plus exposés. Au grand détriment de la France elle-même. Car une chose est certaine, le sort des Juifs a toujours été le test infaillible de la santé morale d’une nation.

Elie Barnavi, 20 juillet 2014, i24news.

PS (24/07/2014). Lire aussi sur Le Plus, l’article de Bruno Roger-Petit, « Manif pro-Gaza : faut-il cacher ces démonstrations antisémites que l’on ne saurait voir ? » Extrait :

Il ne faut pas cacher ces comportements empreints d’antisémitisme parce qu’on ne saurait les voir dans une manifestation pro-Gaza, parce qu’ils font tache, parce qu’ils nuisent au message initial… […]
De tels panneaux, de telles affiches, de tels comportements auraient-ils été possibles, tolérés comme ils le sont aujourd’hui il y a seulement dix ans encore ?
Ceux qui sont de bonne foi, ne sont pas aveuglés par un militantisme hémiplégique, savent les réponses à ces questions.

Dès lors, l’alternative est simple.
On peut considérer que la présence de ces individus, et de leurs sinistres provocations à caractère antisémite, était finalement dérisoire au regard de la majorité des manifestants qui proclament n’avoir rien à voir ni à faire avec ces gens-là.
On peut aussi considérer que, même minoritaire, cette présence-là était déjà de trop, en ce qu’elle est inquiétante et menaçante, perverse et nauséabonde, et qu’elle n’augure rien de bon dans un pays en proie à bien des tensions identitaristes (ce qui vaut pour les minoritaires provocateurs de la manifestation autant que pour les minoritaires provocateurs autoproclamés défenseurs de la cause juive).

Le conflit israélo-palestinien est en passe de devenir, parmi d’autres, l’un des vecteurs des actuelles passions françaises. Il est un prétexte offert à certains pour mieux haïr l’autre.
Ce n’est pas l’importation du conflit qui est à redouter, c’est sa production intérieure, sur fond d’un phénomène de tribalisation multiple et de désintégration républicaine.

Publié le 23 juillet 2014, dans politique et société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. Commentaires fermés sur la bande à Gaza.

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