affaire DSK : le choc des images, le poids de Twitter

Hier après-midi, grâce à un congé, j’ai pu suivre en direct l’emballement médiatique autour de l’affaire DSK. Et c’était hallucinant ! Comme souvent lors d’événements jugés majeurs, les chaines d’infos en continu (i-télé, BFM, France24…) passent en mode « édition spéciale » avec quasiment un seul sujet à l’antenne et une présentatrice qui, telle une shiva de l’info, coordonne la mise en scène : flash d’infos, lien avec les envoyés spéciaux sur place, diffusion de vidéos,  interviews et animation de discussions en plateau… Du bon boulot d’impro !

Comme souvent, les véritables infos sur les faits n’arrivent qu’au compte goutte et il faut occuper le temps d’antenne avec des commentateurs, bref meubler. Dans le cas de DSK, plusieurs angles évidents ont été choisis : impact politique en France (présidentielles, PS, primaires…) et impact économique en Europe (zone euro, rôle du FMI, Grèce, Portugal…).
Personnalités politiques, analystes, experts en tout genre ont défilé pour donner leur avis. Avec un petit plus : au vu de la nature sexuelle de l’affaire, nous avons eu droit à des psys ! Même s’ils prenaient des précautions oratoires préliminaires du style « si les faits sont avérés… si DSK s’avérait coupable… présomption d’innocence… etc. », ils ont balancé leur interprétation : ce serait en gros « un acte manqué », une forme « d’auto-destruction, de suicide », « un retour du subconscient et d’un conflit intérieur » car en fait DSK n’aurait pas vraiment eu envie d’être candidat pour 2012 ! Que les blogueurs socialistes se rassurent donc, de toute façon c’était cuit… Mais tout ceci est finalement assez courant et n’est pas le plus étonnant.

Ce qui m’a le plus étonné c’est la place qu’a pris Twitter, notamment au moment de l’audience au tribunal. Non seulement les infos arrivaient d’abord sur Twitter mais en plus les journalistes à l’antenne le citaient comme source ! Ils se trouvaient donc au même niveau d’information que les internautes connectés à Twitter.
A cela une raison très simple : 5 journalistes au moins twittaient depuis la salle d’audience (voir image ci-dessous), alors que les envoyés spéciaux étaient à l’extérieur. Certains diront que c’est une révolution dans le monde des médias, que Twitter est responsable et qu’à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, c’est devenu l’anarchie totale en matière d’infos.
Certes, ce nouvel outil de l’ère Internet permet cela, mais est-ce l’outil le véritable responsable ? Ne serait-ce pas plutôt ces  journalistes qui au lieu d’envoyer des textos ou des messages directs – via Twitter –  à leurs rédactions respectives (RMC, Daily Telegraph, Europe 1, AFP…) ont twitté en public ?
Ce faisant, ils ne donnent plus l’exclusivité aux médias qui les emploient et permettent à d’autres rédactions et aux internautes d’accéder à l’info brute. J’ai l’impression que le coté ludique de Twitter leur fait oublier les règles du métier. Il a dû se passer des choses équivalentes au moment de l’apparition de la radio. Après l’effervescence des premières fois, on peut supposer que les nouveaux outils vont intégrer le champs des règles journalistiques et juridiques. Un code de bonnes pratiques est d’ailleurs sorti récemment.

Juste après cet épisode, la télé a repris le dessus en diffusant – en léger différé donc – les images tournées à l’intérieur de la salle d’audience, avec traduction immédiate en parallèle, ce qui avait un petit coté haché… Et là, nouvel étonnement : on assistait à l’intégralité de l’audience, avec la juge devant son écran d’ordinateur, les policiers, DSK, son teint blafard, ses avocats, les gros plans sur les regards… et la sensation d’être au coeur de l’action, de l’émotion, comme dans une série télé américaine, mais en mieux puisque tout cela était réel.
Quand on n’est pas habitué à de telles images, puisqu’en France il est interdit de filmer dans les tribunaux – d’où les dessins – c’est proprement stupéfiant, sidérant. Des extraits sont maintenant disponibles sur Youtube. Comme pour les images de DSK menotté à la sortie du commissariat, cette diffusion pose problème puisque c’est finalement la règle américaine en la matière qui de fait s’impose ou plutôt que les médias français ont choisi de suivre – à l’insu de leur plein grè ? Je n’ai pas d’avis sur le sujet, je suis juste scotchée.
Pour les aspects juridiques de cette diffusion et de l’affaire, on se reportera à deux blogueurs juristes : Jules et Eolas.

Image de Twitter (16/05/2001)

Image de Twitter (16/05/2001)

Publié le 17 mai 2011, dans politique et société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 16 Commentaires.

  1. … « oui ». Je ne suivais pas twitter, mais comme les journaux en ligne rerédigeaient et citaient « l’essentiel de twitter », le résultat était un peu le même…

  2. Twitter, c’est instantanéité, on peut y voir de la démocratie aussi car l’info, c’est le pouvoir, en la distribuant, on décentralise le pouvoir aussi.
    Mais Twitter, c’est aussi le royaume de la rumeur…

  3. merci pour le résumé.
    Comment faisait-on avant twitter ?

    dimanche à 1h, j’étais devant twitter et je n’en croyais pas mes yeux.

  4. @ Frédéric : oui et c’est ça qui est hallucinant, Twitter devient une source.

    @ Bombay magic : en effet c’est le problème de la non vérification et du rapport à la source.

    @ David : avant Twitter c’était une période reculée que les historiens nomment le webolithique 😉

  5. @Polluxe,

    Cette diffusion, de DSK menotté, ne pose problème —juridiquement parlant— que depuis la loi de juin 2000, comme je l’explique en rappelant une fois où j’avais photographié et publié dans un journal de droite un homme politique de droite menotté et bien encadré par les gendarmes, se rendant d’un palais de justice à une maison d’arrêt.

    Le problème dans nos conscience est que nous avons zappé ce qui s’est passé depuis une dizaine d’années, alors que les médias se sont multipliés.
    De mémoire récente, je n’ai en tête qu’une image de menottes: celle avec Julien Coupat montrant ses menottes et levant les poignets comme un symbole de lutte. Dans la même affaire, les photos de sa compagne Yildune —plus nombreuses— masquaient à chaque fois ses entraves. Pourtant, sur certaines, elle souriait, et l’on pouvait déduire que les images étaient prises avec son consentement, donc on aurait pu publier en prenant la loi au mot.

    Dans le même ordre d’idées, s’il est interdit de prendre des images de procès, il est tout à fait possible de diffuser DSK en pleine audience, puisque ça ne se passe pas en France. Même si les images sont quelque peu abruptes et si l’on ne connait rien au droit américain (ou new-yorkais) car on ne le connaît, pour beaucoup d’entre-nous, qu’au travers des fictions.
    A côté de cela, des affaires aussi banales qu’un vol de cyclo ou aussi importantes que le procès Barbie nécessiteront l’autorisation spéciale du Garde des Sceaux, puis un certain montage, puis un délai avant diffusion, laquelle sera précédée d’un avertissement.

  6. @ Fabien : « il est tout à fait possible de diffuser DSK en pleine audience, puisque ça ne se passe pas en France.  »

    Jules donne des précisions juridiques à ce sujet :

    « En effet, les sites de presse sont hébergés en France ; le sujet de la photographie — éventuelle victime, pour le coup, d’une atteinte à la présomption d’innocence — est française ; mais surtout — c’est le critère déterminant — ils s’adressent à un public français. Il n’y a donc pas de question d’extraterritorialité qui viendrait affadir les obligations que la loi pénale fait à la presse française. »

    @ Jean : mais encore ?

  7. Je ne sais si cela a été particulièrement souligné en France mais cela l’a été bien entendu en Allemagne : la juge Melissa Jackson qui s’occupe de notre Rockfeller de gôche à la libido démesurée n’est personne d’autre que la petite-fille de Robert H. Jackson, procureur en chef pour les USA au procès de Nuremberg.
    Quel honneur pour lui, non ?

  8. En effet ! Pourtant j’avais trouvé que sur les images, l’autre jour, la juge faisait très « province » 😉

    Je ne crois pas que DSK ait un problème de libido démesurée ou plutôt, pour être plus précise, que la libido démesurée soit le problème ; le problème – si les faits sont avérés – c’est un rapport à l’autre basé sur la prédation et non l’échange.

  9. Oui, tu as raison. Le terme « prédation » est plus approprié.

  10. juste pour transmettre un lien qui concerne cette affaire, c’est une campagne de signatures (de gens connus ou inconnus) et un rassemblement féministe de protestation prévu demain dimanche 22 mai (à Paris). Le lien est ici : http://www.osezlefeminisme.fr/article/sexisme-ils-se-lachent-les-femmes-trinquent

  11. C’est bien observé: l’affaire DSK est l’occasion de voir à quel point les nouvelles technologies sont en train de faire évoluer l’information. Entre les journalistes qui twittent depuis la salle d’audience et les images qui nous parviennent depuis la même salle, on a en effet l’impression (peut-être trompeuse) d’être au coeur de l’événement. En fait, c’est un aspect de la mondialisation: on a la sensation que les distances se réduisent et que le temps s’accélère.

    Ce qui est étrange dans cette histoire, c’est que les socialistes semblent brusquement découvrir les effets de la mondialisation. Quand il parle de « mise au pilori mondial » dans une interview parue ce matin, dansLe Parisien, Jean-Christophe Cambadélis (qui d’ailleurs ferait bien de fermer sa grande gueule, cela lui éviterait de dire des conneries) ne fait rien d’autre que constater ce processus. Quand Martine Aubry se dit bouleversée de voir DSK entre les mains de la justice américaine, quand on s’étonne que DSK ne bénéficie pas d’un traitement de faveur, comme cela aurait été le cas en France, ou encore quand Elisabeth Guigou parle, à propos de la justice américaine, «d’une brutalité, d’une violence et d’une cruauté inouies», les socialistes découvrent qu’il existe dans le monde d’autres systèmes judiciaires! Et à les entendre, le système français serait meilleur! En fait, cela semblerait conforter l’idée selon laquelle l’information mondialisée accentue les différences: paradoxalement, elle renforcerait les sentiments d’altérité et d’identité.

  12. « cela semblerait conforter l’idée selon laquelle l’information mondialisée accentue les différences: paradoxalement, elle renforcerait les sentiments d’altérité et d’identité. »

    Oui, en effet, mais je ne trouve pas cela paradoxal. Il y a une différence d’échelle de temps entre le « village global » de l’économie, des biens, de l’info et le village tout court des civilisations, des cultures, des mentalités.

  13. Oui, c’est vrai… En y réfléchissant, ce n’est finalement pas si paradoxal que cela, même si, a priori, on pourrait penser qu’une information globalisée va davantage dans le sens de l’uniformisation…

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