sauver le travail

Qui n’a pas remarqué dans le monde du travail certaines dérives : une dérive gestionnaire qui fait passer des choix de système politique et économique pour des données naturelles auxquelles il faut s’adapter (la globalisation par exemple), une dérive psy qui oriente les salariés vers la « gestion du stress », niant la dimension organisation du travail et une dérive individualiste comme si le collectif n’existait plus.
Sur France 3 lundi soir, il y avait un documentaire intéressant, La mise à mort du travail, qui évoquait la souffrance au travail et décrivait les forces à l’œuvre. En gros des méthodes de management oppressantes dictées par des impératifs de productivité et de rentabilité financière à cours termes toujours plus élevés.  La 2e partie du documentaire passera ce soir et l’on peut déjà consulter tout un dossier sur le site de France 3 notamment des interviews de Christophe Dejours, qui a développé l’idée du « tournant gestionnaire ».

Ses idées sont reprises par Martine Verlhac dans un billet, Suicides au travail : le tournant gestionnaire et le déficit philosophique. En voici quelques extraits :

Le travail comme producteur de valeurs et de sens est détruit au profit exclusif d’objectifs financiers. Dès lors, la reconnaissance du travail est dénaturée. La rétribution symbolique du travail qui passe par le« jugement d’utilité économique, technique ou sociale » et par le « jugement de beauté » qui porte sur la « conformité du travail accompli avec les règles de l’art et les règles du métier « est déniée ». […] Cette « colonisation du monde du travail » par les nouvelles méthodes de gestion, aussi bien dans les entreprises publiques que dans les entreprises privées, entraîne des modes d’évaluation erronés et catastrophiques. Ces modes d’évaluation reposent sur une impossible mesure du travail, et de plus ce faisant ils instaurent une concurrence sauvage entre les individus qui mène à la destruction de toute relation de loyauté dans le travail.
Ainsi, ce que l’on voit à l’œuvre est une véritable désagrégation du travail dont la violence symbolique n’a d’égale que celle des suicides au travail, qui sont la réponse désespérée à ce dispositif. Cette désagrégation se poursuit partout depuis des années du fait de la mondialisation qui organise de gré ou de force la mise en concurrence sauvage des entreprises et des salariés en disqualifiant le travail dans le même temps.
[…] Le tournant gestionnaire a bien souvent recours à l’argument de la nécessaire évolution technologique, insinuant que les salariés ne s’y adaptent pas suffisamment.
[…] Mais il nous faut remarquer tout en même temps que l’invocation de l’évolution technique est celle-là même qui a présidé depuis des années à l’idéologie de « la fin du travail ». Nous tenons que l’idéologie de la fin du travail qui triomphe dans les années 90, même si elle s’élabore bien auparavant, est consciemment ou non la prise en compte de ce tournant gestionnaire. Et ici nous suivrons à nouveau les analyses de C. Dejours :
Le travail n’est pas en voie de disparition du fait du progrès technologique.
Il n’a pas cessé d’être une source de sens et d’accomplissement de soi.
Sa « disparition » est liée à la gestion financière de la division mondialisée du travail, « le travail ne diminue pas, il augmente au contraire, mais il change de site géographique par le biais de la division internationale du travail et des risques ».

Face à cette situation les recours politiques et syndicaux sont inadéquats.
Les syndicats n’ont pas su répondre au tournant gestionnaire et « ont laissé le champ libre aux tenants des concepts de ressources humaines et de la culture d’entreprise ».
La gauche qui en parlant de partager le travail a cautionné la thèse de sa rareté ou qui en valorisant les activités désintéressées l’a accusé « de manquer intrinsèquement de sens », s’est trompée de combat.
Cette absence de recours efficaces a facilité l’émergence de la solitude, « de la peur, de la soumission et du recours à la sauvegarde individuelle ». Tandis que la droite affirme la valeur travail « à des fins moralisatrices ou pour accréditer une mal-mesure du travail aux fins de justifier spéculation et inégalités (« travailler plus pour gagner plus ») » et s’accommode très bien de la notion de « stress au travail » qui cantonne le problème au niveau individuel et psychologique.

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Publié le 28 octobre 2009, dans politique et société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Que dire de plus ? Merci pour ce billet.

  2. Un éclairage très complet sur un mal qui commence à dévorer la société !

  3. Oui, on a un peu l’impression que l’humain est devenu une variable d’ajustement comme les autres.

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