la dérive de la Turquie

Le conflit de valeurs, religion-blasphème contre liberté d’expression-laïcité, s’invite au sommet de l’OTAN. En effet la Turquie menace d’exercer son veto à la candidature du danois Rasmussen au poste de secrétaire général, car il est coupable à ses yeux de ne pas avoir condamné en 2005 la publication des caricatures de Mahomet, série de dessins qui avait provoqué alors une véritable hystérie dans le monde musulman, comme le rappelle Jean Quatremer :

« [ceci] à l’époque était courageux vu le climat d’hystérie. On pensait l’affaire enterrée, mais le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, a signifié ce week-end que la nomination du Danois serait mal perçue par les musulmans. […] C’est en tout cas la première fois que la religion fait ainsi irruption au sein de l’organisation atlantique. Si la menace de veto se concrétise, il y a de quoi s’inquiéter. Mais la Turquie devrait réfléchir à deux fois avant d’agir, car elle donnerait des armes à ceux qui s’opposent à son adhésion à l’Union en montrant que, pour elle, la laïcité et la liberté d’expression sont devenues de vains mots. »

Le résultat de la nomination sera intéressant car il permettra de voir comment les pays occidentaux vont réagir : vont-ils tenir bon ou céder face à ce qui est peut-être considéré comme une provocation test (début de la présidence d’Obama) et un message de politique intérieure ? En effet le parti AKP du premier ministre Erdogan, parti « islamiste modéré » ou « islamo-conservateur », vient de gagner les élections municipales avec un score moins important que ne l’espérait Erdogan… En tous cas la Turquie, seul pays musulman de l’OTAN et membre de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), montre déjà par la nature de cette menace qu’elle s’éloigne de l’Occident et qu’elle se rapproche d’un pôle islamique.

Ceci pose la question de sa place dans l’OTAN. Comme le rappelle Criticus, la Turquie avait été intégrée en 1952 dans le cadre d’une stratégie anti-URSS, stratégie devenue obsolète depuis la chute du bloc soviétique. Cela réactive aussi le débat sur son adhésion à l’Union Européenne. Beaucoup d’arguments géographiques, historiques, religieux, culturels ont été évoqués pour dire que la Turquie avait vocation ou non à être européenne. Débat sans fin car finalement ce n’est pas tant l’histoire ou la religion qui éloignent la Turquie de l’Europe que ses choix idéologiques actuels. La Turquie est à la croisée des chemins. Et en creux l’Occident aussi.

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Publié le 1 avril 2009, dans politique et société, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 9 Commentaires.

  1. Merci pour le lien, je te rends la pareille. Solidarité toute naturelle entre membres du Réseau LHC !

    « ce n’est pas tant l’histoire ou la religion qui éloignent la Turquie de l’Europe que ses choix idéologiques actuels »

    On peut objecter à cela que ces choix idéologiques actuels sont déterminés par l’histoire turque.
    La parenthèse kemaliste semble se refermer depuis 2002. J’y vois moins un hasard qu’un « retour du refoulé ». Kemal avait voulu occidentaliser la Turquie, en la laïcisant. Les victoires récurrentes de l’AKP tendent à prouver que cette période est en train de prendre fin. Il faudrait en tenir compte.

  2. « Retour du refoulé » : j’aime bien l’expression, cela semble bien correspondre à la situation.

    Il y a aussi une question de contexte international : aujourd’hui les valeurs comme la laïcité, la liberté d’expression sont critiquées comme étant occidentales alors que les valeurs religieuses sont en pointe (cf. Durban I et II). Ce n’était pas le cas dans les années 50 à 70 sans doute parce que le modèle occidental associé à la puissance économique était attirant. La Turquie qui est dans une situation d’entre-deux penche peut-être du coté le plus fort aujourd’hui.

    Sinon je ne pense pas qu’il y ait de déterminisme vis à vis du passé même s’il y a des constantes ; le peuple turc pourrait choisir une autre voix, l’avenir reste ouvert, sans fatalité.
    Par contre il est important en effet de tenir compte de la réalité présente.

  3. Attention, je ne parle pas de fatalité, mais bien de déterminisme ! Pour que les choses changent, il faut « tenir compte de la réalité présente », comme tu le dis, mais aussi de la réalité passée.

    L’avenir reste ouvert, mais la revanche de la laïcité en Turquie ne se fera certes pas sans heurts.

  4. « Le résultat de la nomination sera intéressant car il permettra de voir comment les pays occidentaux vont réagir : vont-ils tenir bon ou céder face à ce qui est peut-être considéré comme une provocation test (début de la présidence d’Obama) et un message de politique intérieure ? »

    Sans déconner, vous avez un doute ?

  5. On ne sait jamais…
    Et puis maintenant ils ne pourront pas s’écraser en douce… Si M.Rasmussen retire sa candidature – c’est un homme très pris, il fait beaucoup de randonnée 😉 – avant même que la Turquie exerce son veto, cela va se voir et cela fera désordre.

  6. « stratégie anti-URSS, stratégie devenue obsolète depuis la chute du bloc soviétique »

    La position de la Turquie avec le détroit du Bosphore en fait un atout indispensable de l’OTAN pour le contrôle de la Russie d’hier et d’aujourd’hui.
    Egalement tampon entre le Moyen-Orient, les ex-républiques soviétiques et l’Europe, la Turquie est vraiment une évidence géopolitique pour l’OTAN.

  7. La Turquie est en effet un état tampon. Mais où est-il le plus judicieux de mettre un état tampon ? Par ailleurs la Russie est-elle encore un ennemi ?

  8. Gérard Lachaussée

    Les Russes sont des gens pragmatiques, ils savent où se trouvent leurs intêrets. Par contre je redoute l’idéalisme musulman. Les russes n’auraient jamais utilisé la bombe par idéalisme, Qu’en serait-il d’un pays musulman radical?. Le rapprochement Turquie Iran m’inquiète au plus haut point. Méfions nous d’un retour du cheval de Troie.

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