retour sur un mariage annulé

L’affaire de l’annulation d’un mariage par le tribunal de Lille a fait grand bruit au début du mois : elle a déclenché une énorme indignation des milieux associatifs et politiques… puis une indignation sur l’indignation, celle des « juristes blogueurs influents ». Et franchement, j’ai beau retourner les choses dans tous les sens, la plus pénible des deux a été pour moi la dernière.
J’ai bien lu Jules et Maître Eolas qui expliquent en long et en large pourquoi il n’y a rien à redire à ce jugement d’un point de vue juridique, pourquoi il ne pouvait en être autrement et pourquoi la première indignation était totalement exagérée, déplacée, le fait d’ignorants du droit, de professionnels de l’indignation, voir même d’intolérants, et, disons-le entre les lignes, de xénophobes.
Et bien oui, après avoir lu tous ces billets indignés sur l’indignation et les commentaires qui allaient avec, il me reste comme un sentiment de malaise.


Malaise quand on se focalise sur le mensonge et qu’on met de coté le sujet de virginité de la femme, malaise quand en parfait libéral on fait du mariage un simple contrat entre deux personnes et qu’on considère que vouloir épouser une vierge est une exigence comme un autre, malaise quand on ignore le contexte et qu’on fait comme s’il n’y avait pas de différence entre les hommes et les femmes, entre la culture musulmane et la culture occidentale actuelle, comme si l’égalité, la liberté sexuelle était un fait acquis partout, malaise quand on considère au nom de la tolérance et de la liberté que toutes les coutumes sont acceptables. Tout va très bien madame la marquise, tout va très bien : « [c’est] une action d’une banalité affligeante, faite sur un fondement anecdotique » nous dit Maître Eolas
Et pourtant… Même si le jugement prononcé est un cas d’espèce et arrange tout le monde (voir le rappel des faits dans un article du Figaro) on ne peut ignorer le débat de fond sur les conséquences en terme de jurisprudence, sur les « qualités essentielles de la personne », et finalement sur les valeurs sous-jacentes. Comme le dit très justement Anne Chemin dans un article du Monde, Les paradoxes du jugement de Lille :

Toute la difficulté tient évidemment dans la définition des fameuses « qualités essentielles ». En traquant les vices du consentement, les magistrats entrent de plain-pied dans la subjectivité des époux : ils se demandent si l’un des conjoints a menti, mais, surtout, si ce mensonge a pesé sur la décision de son ou sa futur(e). Leur tâche est donc délicate : doivent-ils accepter de sanctionner tous les vices de consentement, quels que soient les arguments sur lesquels ils sont fondés ? Comment faire le tri entre les vices de consentement « légitimes » et les autres ? Y a-t-il des limites à l’appréciation de la subjectivité des époux ? En clair, l’annulation est-elle une simple affaire privée, qui ne regarde que les croyances et les valeurs de chacun, ou la société a-t-elle un droit de regard sur les arguments invoqués par les conjoints ?
Les magistrats de Lille, qui voulaient sans doute permettre aux époux de tourner la page, ont choisi d’aller au bout de la logique de la subjectivité : parce que le marié considérait la virginité comme un critère décisif, le tribunal a accédé à sa demande d’annulation. Dans cette affaire, le vice de consentement ne fait aucun doute – l’épouse a d’ailleurs reconnu que son mari aurait refusé l’union s’il avait su qu’elle n’était pas vierge -, mais les valeurs qui le fondent posent problème : le droit peut-il accueillir sans sourciller cette vision archaïque de la sexualité féminine ? Doit-il accepter que la virginité au mariage devienne – même dans un cas d’espèce, même au nom du libre consentement, même si les deux époux sont d’accord – une « qualité essentielle de la personne » ? Doit-on laisser aux seuls époux le soin de définir ce qu’ils attendent de l’institution matrimoniale ?

Il y a même des juristes qui ont une vision moins inévitable du jugement : Michel Huyette sur le blog Paroles de juges ou Françoise Dekeuwer-Défossez.
Catherine Kintzler a écrit un dialogue très savoureux sur le sujet, Cachez cette virginité que je ne saurais voir, et Caroline Fourest tord le coup à l’hypocrisie qui consiste à nier que cette préoccupation de virginité de la femme, de nos jours et dans notre pays, est le fait des populations de culture musulmane – non pas du fait de la religion mais d’une vision encore (ou à nouveau ?) patriarcale des rapports hommes-femmes : la mariée n’était pas vierge.

Bref voilà. Moi qui n’ai jamais versé dans le féminisme, j’ai comme une furieuse envie de lire Le deuxième sexe de Beauvoir et de mettre au pilori les chirurgiens reconstructeurs d’hymens. Damned ! On ne nait pas féministe, on le devient…

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Publié le 18 juin 2008, dans BEST OF, politique et société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 12 Commentaires.

  1. Complètement en phase avec ce que tu dis…Par peur de montrer du doigt les vrais problèmes, on en vient à des discussions hallucinantes sur la justesse ou non d’une décision de justice qui, de toute façon, ne fait qu’entériner un état de fait. Ils se seraient séparés de toute façon.

    L’Islam ne doit pas être montré du doigt. C’est mal.

    Je ne suis pas sûr qu’il faille pour autant se plonger dans Beauvoir ! 😉

  2. Ce serait l’occasion, je n’ai jamais lu ses bouquins. 🙂
    Pour le reste je ne crois pas que la religion soit en cause, c’est plutôt une question de culture, de coutumes, de tradition, que cela soit une persistance ou un retour à celle-ci.

  3. Polluxe : « Caroline Fourest tord le coup à l’hypocrisie qui consiste à nier que cette préoccupation de virginité de la femme, de nos jours et dans notre pays, est le fait des populations de culture musulmane. »

    Ha Ha ha ha !! En matière d’hypocrisie, la mère Fourest ne craint personne ! Surtout quand il s’agit de dédouaner l’islam en se livrant à son exercice favori : faire du paille-poutrisme avec la religion chrétienne (comme dans le lien que vous citez) : il faudrait apprendre à Caroline qu’il y a encore une différence entre certaines associations catholiques qui incitent les jeunes (des deux sexes) qui le souhaitent à rester vierges jusqu’au mariage, et la « religion » musulmane qui exige que les femmes (créatures inférieures selon le Coran) soient vierges au jour de mariage, sinon c’est le déshonneur (et le fouet ou la lapidation dans les pays islamiques, ce que la famille évite en recourant aux « crimes d’honneur »).
    Lire : forum Point de Bascule

    A lire aussi :
    L’art de la rhétorique de Caroline Fourest pour démolir Fitna et Wilders par Roger Heurtebise pour Riposte laïque (8/4/2008)

    Commentaire: Comme moi, l’auteur s’interroge de l’insistance répétitive de Caroline Fourest à dédouaner l’islam de tous les maux, et à masquer la relation de cause à effet entre les prescriptions de celui-ci et les crimes contemporains que ces prescriptions justifient.

    Caroline Fourest se situe-t’elle encore dans un combat laïque et féministe contre l’obscurantisme ?

    Enfin : mon avis sur la question proprement dite.

  4. Polluxe: « pour le reste je ne crois pas que la religion soit en cause, c’est plutôt une question de culture, de coutumes, de tradit..[coin] »

    Ah que c’est ben sûr !… Le Coran qui focalise sur le rôle de tentatrice de l’homme, la nécessité de la chasteté de la femme, et de son devoir obéissance, en tant que mineure à vie, d’abord à son père, et puis à son mari, le voile, la fornication, l’adultère (puni de lapidation) etc . ..tout ça n’a rien à voir avec la virginité ! Suis-je bête !

    Vous avez encore une sacrée couche de multiculturalisme et de relativisme culturel collés aux yeux, vous, à ce que je vois: ça ne favorise pas une vision très lucide, tout ça, hein ?

  5. Suis bien d’accord avec Naibed.

  6. Naibed : « il faudrait apprendre à Caroline qu’il y a encore une différence entre certaines associations catholiques qui incitent les jeunes (des deux sexes) qui le souhaitent à rester vierges jusqu’au mariage, et la « religion » musulmane qui exige que les femmes (créatures inférieures selon le Coran) soient vierges au jour de mariage, sinon c’est le déshonneur (et le fouet ou la lapidation dans les pays islamiques, ce que la famille évite en recourant aux « crimes d’honneur »). »

    Je crois que vous avez mal compris ce que C.Fourest dit dans sa chronique puisque justement elle fait cette différence : « mais au moins [pour ces jeunes catholiques] le devoir de chasteté s’appliquent aux hommes et aux femmes ».

    Pour le reste j’ai voulu dire qu’il me semble que la valorisation de la virginité de la femme est une tradition qui dépasse le cadre des religions. Un spécialiste des religions ou un historien pourrait apporter des précisions. Le seul lien que j’ai trouvé sur le sujet est un article de La Croix.

  7. Ce qui m’a indigné, chez ces blogueurs indignés de l’indignation, pour reprendre votre tournure, c’est leur légitimation du concept d' »islamophobie », inventé par la République islamique d’Iran. Selon eux, si on a critiqué le jugement, c’est par haine de l’islam et donc des musulmans. Alors que, 1) on pouvait critiquer ce jugement indépendamment de toute considération sur la religion, 2) pour autant, ne pas évoquer l’islam serait hypocrite en l’occurence, 3) critiquer une religion ne revient pas à insulter ses fidèles. Nos docteurs en bien-pensisme sont tombés dans le piège.

  8. Tout à fait, l’islam est une religion comme les autres qui peut être critiquée.
    De même on peut critiquer n’importe quelles coutumes ; elles n’ont pas à être protégées parce qu’elles sont exotiques.

  9. Ce qui est de plus indignant et indigne, c’est que quiconque critiquera la civilisation occidentale passera sous les fourches caudines du politiquement correct. Ce n’est pas le cas lorsqu’il s’agit de l’islam. Cette xénophilie a un nom : c’est la haine de soi.

  10. Oui c’est un phénomène qui a été bien analysé par Bruckner : voir coup de gueule et Le sanglot de l’homme blanc

  11. Il est « anormal », dans nos sociétés, de tenir compte de la virginité d’une femme pour se marier, d’accord, mais c’était le « pacte » qu’avaient conclu ces deux personnes d’une confession différente. Le pacte n’ayant pas était respecté, tous les anti-Anti machin pourront dire ce qu’ils veulent, mais, l’arrangement ne tenait plus et ceci est valable pour toutes les situations de la vie (ou presque). Un arrangement est conclu entre des personnes, l’une d’entre elles ne respecte pas ses engagements, il y a « défaillances ». Personne ne souhaite poursuivre avec un individu défaillant dans ses actes ou de sa parole, à moins d’y être contraint !

  12. C’est justement parce que c’est « anormal », c’est-à-dire non conforme à notre éthique, d’exiger la virginité que cela a autant choqué, même si bien sûr l’union ne pouvait se poursuivre.
    La question de fond demeure : peut-on exiger d’une personne dans le cadre d’un « pacte » qu’elle renonce à une de ses libertés ? Peut-on exiger un comportement amoral ?
    Au final on en revient toujours à un problème de valeurs, de ce qui est acceptable ou pas, bien ou mal, dans le cadre d’une société donnée…

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