trop de fonctionnaires ?

Ne dites pas à mes amis que je suis fonctionnaire, ils croient que je suis vendeur de shit dans le neuf-trois…
Ce pourrait être la devise de beaucoup de fonctionnaires tant il est de bon ton ces temps-ci de leur taper dessus (trop nombreux, trop coûteux, trop ceci ou trop cela…), comme s’ils étaient les seuls responsables des difficultés économiques du pays et qu’en réduire le nombre était LA solution. Le Centre d’analyse stratégique vient fort à propos mettre un peu de nuances dans tout ça en proposant une étude sur les évolutions de l’emploi public dans les pays développés depuis 1980. Qu’y apprend-t-on ?
D’abord en terme de méthode que l’on peut prendre l’emploi public au sens large (tous les emplois financés par les prélèvements obligatoires) ou au sens étroit (les emplois dans l’administration) et que tous les indicateurs ne se valent pas. Ainsi la part de l’emploi public dans l’emploi total, souvent utilisée, n’est pas un bon indicateur car « le chômage touchant davantage le secteur privé, l’emploi public tend à être mécaniquement surreprésenté dans l’emploi total des pays à taux de chômage élevé », ce qui est le cas de la France. Il vaut mieux rapporter l’emploi public à la population en âge de travailler (15-64 ans) ou à la population totale, c’est le taux d’administration.
Quatre pays ont fait fortement baisser depuis 25 ans l’emploi public (entre – 8 et – 30 %) et donc leur taux d’administration : le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Suède et la Nouvelle-Zélande. Malgrè cela la Suède, souvent citée en exemple, reste avec le Danemark le pays le plus administré de l’OCDE avec en 2006 un taux d’administration (au sens large) de 15 % environ (c’est à dire 15 emplois publics au sens large pour 100 habitants). La France qui entame seulement ce mouvement de baisse est à 9 % environ comme le Royaume-Uni, entre le Canada (11 % environ) et le Japon (4 %). Si l’on prend l’emploi public au sens étroit, le taux d’administration est environ de 1,7 % au Japon, 2,4 % au Canada, 2,5 % au RU, 3 % en Suède, et 3,7 % en France.
La situation de la France n’est donc pas si originale ou catastrophique qu’on veut bien nous le dire de ce point de vue là. La volonté de faire baisser le nombre de fonctionnaires est peut-être à chercher du coté d’un parti-pris idéologique, d’une volonté de flexibilité ou d’un objectif de baisse des dépenses de l’Etat dans un contexte de dette importante. Et cela peut se comprendre. Mais la gravité est sans doute de ce coté là, de même que du coté d’un taux de chômage élevé. Et puis réduire ses dépenses est un aveu d’appauvrissement et je ne suis pas sûre que réduire l’emploi public, même si cela semble incontournable, suffise à relancer le pays.
Par ailleurs, selon la même étude, la baisse de l’emploi public n’a pas entraîné partout la baisse des dépenses publiques du fait de l’augmentation de la sous-traitance et de l’externalisation. Faire faire le travail par des entreprises privées ne coûtent pas forcément moins cher à l’Etat ! C’est seulement plus souple :

Si l’effort de contraction de l’emploi public a permis une économie réelle pour certains pays (Suède, Danemark), pour d’autres l’effort est compensé, à long terme, par la hausse des consommations intermédiaires, imputable aux phénomènes de sous-traitance et d’externalisation. C’est particulièrement vrai, sur longue période (1980-2006), au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Nouvelle-Zélande. D’autres pays comme le Canada ont davantage joué sur la masse salariale (de 1993 à début 1997 les salaires des agents publics furent gelés) et sur la maîtrise des dépenses de fonctionnement (recours important à l’e-administration). Au total, entre 1980 et 2006, le reflux des dépenses publiques n’est pas principalement le fait d’une baisse des dépenses de fonctionnement (rémunérations et consommations intermédiaires) dans le prolongement d’une restriction des effectifs. L’essentiel de la baisse des dépenses publiques est dû, lorsqu’elle a lieu, à une baisse relative des dépenses de transfert – lesquelles englobent notamment les prestations sociales (Nouvelle-Zélande, Pays-Bas) – ou des intérêts de la dette (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni).

Bref, une étude qui permet de replacer la question dans l’espace et dans le temps pour réfléchir à la « taille optimale de l’Etat » sans casser du fonctionnaire…

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Publié le 30 mai 2008, dans politique et société, et tagué , . Bookmarquez ce permalien. 16 Commentaires.

  1. salut,
    merci d’avoir cité mon modeste billet. Je n’ai, pour ma part, jamais cherché à casser du fonctionnaire.

    Ce qui est énervant, c’est que c’est quand même en partie pour payer les fonctionnaires et leurs retraites que nous avons un si haut taux d’imposition. C’est cette imposition qui limite notre dynamisme économique, tous les exemples de pays qui ont libéralisé leur économie le montrent.

    Par ailleurs, je viens l’aller parcourir ce document, et je le trouve presque mensonger : il montre les courbes d’évolution du nombre de fonctionnaires, et ne met jamais en relief les politiques qui ont été menés en parallèle de ces diminutions, et surtout les effets qu’elles ont eues ! En nouvelle-Zélande par exemple, le diminution du nombre de fonctionnaires allait de pair avec une très importante réduction du taux d’imposition (du style, les plus haut niveau de taxation sont passés de 70% à 40%) ; cette diminution de la fiscalité a permis une création accrue de richesses, une augmentation de l’activité économique du pays qui a fait chuter le chômage pas loin du minimum, et qui a finalement (au bout de quelques années) permis à l’Etat, bien qu’ayant diminué le taux d’imposition, de gagner plus d’argent. Tout le monde y a gagné. Voilà ce qu’il faut dire ; le rapport que tu cites ne parle jamais de ça. C’est grave.

    à bientôt !

  2. « Ce qui est énervant, c’est que c’est quand même en partie pour payer les fonctionnaires et leurs retraites que nous avons un si haut taux d’imposition. »

    Pourquoi c’est énervant ?

    Quand j’achète mon pain à la boulangerie, je paye la retraite du boulanger. Pourquoi est-ce que ce ne serait pas pareil avec les fonctionnaires ? Ils ne prennent pas leur retraite, peut-être ?

    « C’est cette imposition qui limite notre dynamisme économique, tous les exemples de pays qui ont libéralisé leur économie le montrent. »

    Il n’y a aucun rapport entre le fait de libéraliser l’économie et le fait d’avoir un bas taux d’imposition. On peut imaginer un pays sans aucune règle en matière économique (peut-on faire plus libéral ?) mais dans lequel le taux d’imposition est à 80%. Ce sont deux concepts différents, que seule la logique capitaliste impose de réunir.

  3. @ lomig : L’étude citée se contente d’analyses les différentes évolutions de l’emploi public dans le pays de l’OCDE en utilisant des indicateurs identiques et en comparant ce qui est comparable ; le fait qu’elle ne présente pas une vision plus large ne la rend pas mensongère.

    Tu cites la Nouvelle-Zélande en exemple :

    « […] les plus haut niveau de taxation sont passés de 70% à 40% ; cette diminution de la fiscalité a permis une création accrue de richesses, une augmentation de l’activité économique du pays « 

    Or la tranche d’imposition maximum en France n’a jamais atteint 70 % : elle était de 48 % avant la réforme récente, elle est de 40 % aujourd’hui. La Nouvelle-Zélande s’est donc rapprochée de la France 😉 et je ne vois donc pas en quoi cette imposition limiterait notre dynamisme économique…

  4. La différence, GroM, c’est que tu décides d’aller chez ton boulanger, et que tu ne décides pas combien de fonctionnaires sont embauchés. C’est une question de respect de la liberté.

    Il n’y a aucun rapport entre le fait de libéraliser l’économie et le fait d’avoir un bas taux d’imposition.

    Et bien si il y a un vrai rapport ! Libéraliser, ça signifie redonner aux individus leur liberté d’action. Or, l’imposition constitue une désincitation à l’action, ou en tout cas une contrainte forte mise sur celle-ci. Dans tous les pays où cette dynamique s’est mise en oeuvre, la libéralisation de l’économie s’est accompagnée d’une baisse des taux d’imposition. Le tout menant à une prospérité accrue rapidement.

    Saurons nous le comprendre ?

  5. salut polluxe,
    il faut intégrer là-dedans l’imposition indirecte et tous les prélèvements (c’est ce que représentait le chiffre de 70% pour la NZ).

    Je vais aller chercher les chiffers pour la France. A mon avis on est bien au-delà de 40%….

    à bientôt !

    PS : oui j’ai été un peu vite pour dire que le rapport était « mensonger ». C’était plus un manque d’envergure et de mise en perspective, choquant tout de même de la part d’un Centre d’Analyse « Stratégique »…

  6. quelques chiffres datant de 2002 certes, montrent qu’en ajoutant taux d’imposition sur le travail + taux d’imposition sur la consommation, on arrive plus haut que 50% en France : impôts en europe

    à confirmer (données plus récentes nécessaires, et mode de calcul certainement plus compliqué qu’une addition)

  7. « La différence, GroM, c’est que tu décides d’aller chez ton boulanger, et que tu ne décides pas combien de fonctionnaires sont embauchés. C’est une question de respect de la liberté. »

    Ah, et les élections, c’est pour quoi ? Quant tu votes Sarkozy, tu sais bien que le nombre de fonctionnaires va baisser, non.

    Accessoirement, ce que tu appelles « l’imposition » sur le travail est en réalité en grande partie un salaire différé – que tu perçois sous forme de rente viagère quand tu es en retraite, ou bien de prestations médicales quand tu as un cancer du cerveau.

    A t’entendre, on comprend pourquoi Jaurès parlait de « la liberté du renard libre dans le poulailler libre. »

  8. @ lomig : En effet il faut voir l’ensemble des prélèvements. Ta tournure de phrase m’avait laissé penser qu’il s’agissait de l’impôt sur le revenu.
    De même que la tournure de cette phrase :
    « Ce qui est énervant, c’est que c’est quand même en partie pour payer les fonctionnaires et leurs retraites que nous avons un si haut taux d’imposition »
    laisse à penser que cet argent ne sert qu’à « entretenir » des fonctionnaires… qui ne serviraient à rien. Or ils participent des fonctions régaliennes et des services de l’Etat (éducation, santé, police, justice…).

    @Grom : Bien vu l’histoire du renard.

  9. re-salut,
    je me suis mal exprimé avec les fonctionnaires : il ne s’agissait pas de les montrer du doigt, ni de dire qu’ils ne servent à rien. Je ne le pense d’ailleurs pas. Simplement, les fonctionnaires sont là pour servir les citoyens : c’est donc au pouvoir démocratiquement élu de décider du nombre et de la mission de ces fonctionnaires. Ou alors, on n’est plus en démocratie, mais en technocratie.

    Donc, si le peuple pense que les fonctionnaires sont trop nombreux, ils sont trop nombreux !

  10. « si le peuple pense que les fonctionnaires sont trop nombreux, ils sont trop nombreux ! »

    C’est un peu rapide. La phrase devrait être plutôt : « si la majorité du peuple pense que les fonctionnaires sont trop nombreux, le gouvernement élu par cette majorité est en droit de diminuer leur nombre » – et c’est ce que fait le gouvernement actuel.
    Ca ne veut pas dire qu’ils sont trop nombreux dans l’absolu. Ce billet était d’ailleurs là pour dire que « trop nombreux » tout court cela ne veut rien dire. Trop nombreux par rapport à quoi ?

  11. salut,
    mon commentaire vient d’être perdu parce que j’avais oublié de rentrer le code anti-spam….grrrrrrrr……

    bon je reprends, ça sera plus succinct et donc plus provocateur : désolé. J’aime les fonctionnaires, et j’ai même une affection particulière pour les profs, les flics et les juges. Des métiers difficiles, importants pour la société et sous-payés, effectués dans les conditions qu’imposent une gestion déficiente de la part de l’Etat.

    Trop nombreux, ça veut dire trop nombreux par rapport à ce que les citoyens peuvent supporter comme stress. Les fonctionnaires n’ont pas le stress de perdre leur emploi ; pendant qu’ils travaillent 35h ou 40h par semaine, d’autres – notamment dans les services – bossent 70h pour permettre tout ce système. je le trouve à deux vitesses et injustes. Que l’on veuille construire de toute pièce la société, ou non (c’est mon cas), il va bien falloir équilibrer cela sous peine de favoriser des inégalités de statut, et des inégalités fortes face à la concurrence et à la mondialisation. SOlidarité, c’est valables pour tous.

    à bientôt !

  12. Ah, ah, ah ! Je suis sûr que les juges seraient ravis de bosser 35 ou 40 heures par semaine.

    Et puis, excuse-moi, mais les gens qui bossent 70 heures par semaine (ce qui, rappelons-le, fait 10 heures par jour, du lundi au dimanche), ils se font exploiter ou ils sont inconscients. Si on les force à bosser, c’est de l’esclavage, s’ils bossent tout seuls, c’est de la naïveté : personne ne tient un tel rythme sur la durée.

  13. salut GroM,
    je voulais simplement dire que comptabiliser des heures n’est pas très utile, c’est justement ce que je reproche aux 35H. Moi je ne compte pas mes heures : ce n’est ni de l’esclavage subi, ni de la naïveté. SImplement, je te trouve assez « hautain » de savoir pour les autres ce qui leur convient. Si je veux travailler plus que 35h par semaine, et ne pas les compter (au sens de ne pas juger sur le nombre d’heures ; je sais à peu près combien d’heures je bosse), c’est mon libre choix, non ?

    Il n’y a pas de durée « normale » pour le travail. Personne, déjà, n’est d’accord sur la définition du travail. C’est quoi un travail pour toi ? C’est ce qu’on fait en étant payé par un patron ? dans ce cas celui qui est à son compte ne travaille pas ? C’est ce qu’on fait en étant payé ? dans ce cas celui qui se voue à une passion en ayant déjà un matelas d’argent de côté, même s’il y consacre toutes ses journées, et toute son âme, ne travaille pas non plus. C’est quoi le travail pour toi ?

  14. « comptabiliser des heures n’est pas très utile »,
    « Il n’y a pas de durée “normale” pour le travail »

    L’intérêt de compter les heures et de fixer une durée légale du travail est d’éviter que des salariés de base ne se fassent exploiter. Les heures faites au delà de la durée légale doivent ainsi être mieux payées. On peut discuter de la durée à fixer (35 ou 40) mais fixer une durée a un intérêt évident.
    Et cela n’empêche personne de travailler plus :
    « Si je veux travailler plus que 35h par semaine […] c’est mon libre choix, non ? »
    Ben oui, alors pourquoi une certaine aigreur dans le commentaire d’avant : « Les fonctionnaires n’ont pas le stress de perdre leur emploi ; pendant qu’ils travaillent 35h ou 40h par semaine, d’autres – notamment dans les services – bossent 70h pour permettre tout ce système. je le trouve à deux vitesses et injustes. »

    C’est qu’à force de lire des commentaires de ce style on finirait chez Olivier 🙂

  15. ne me dis pas que j’apporte des clients à Besancenot, je ne vais pas dormir…

    Non, il n’y a aucune aigreur dans mes propos. Simplement, il faut être capable de regarder lucidement le système dans lequel on vit, et ce qu’on estime juste de changer. Peu importe le nombre d’heures que travaillent les fonctionnaires. Mais ils sont dans une position particulière (protégés du chômage) qui devrait leur donner en même temps des devoirs : quand un fonctionnaire fait grêve, je trouve ça limite.

    On ne peut pas non plus nier que les fonctionnaires sont payés grâce / avec l’argent du contribuable. Il me semble donc normal, en conséquence, de tout faire pour que les services publics soient efficaces, et restreints dans leur étendue. L’effort de financement de ces services publics ne doit pas venir à l’encontre de leurs buts premiers : aider les citoyens. Si pour financer ces services, les citoyens supportent un poids excessif, alors c’est que le système a dérivé…

    à bientôt !

  16. Merci pour cette approche un peu à contre courant qui permet d’avoir un son de cloche différent.

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