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Cela aura été la durée de vie du projet de Sarkozy de confier à chaque enfant de CM2 la mémoire d’un enfant juif victime de la Shoah, la commission chargée du sujet l’ayant trouvé « inapplicable » (Libération du 28-02-2008). Ce projet impopulaire (85 % des français sont contre selon un sondage Ifop) a réuni contre lui des psychologues, des enseignants et des historiens. Ceux-ci réagissent sur le rapport entre émotion et histoire, évoqué dans le billet précédent ;  l’article de B.Lefebvre et S.Trigano paru dans Libération, « L’émotion contre l’histoire », apporte des éléments intéressants :

« Par l’identification et la personnalisation, on n’encourage pas la singularisation du fait historique mais bien sa métamorphose en une abstraction. Celle qui permet ensuite d’utiliser la Shoah comme un outil de référence anachronique pour dénoncer un organe de presse révélant l’intimité d’un homme de pouvoir, ou, lors de l’apposition d’une plaque commémorative dans l’école primaire de tel quartier, de comparer le sort des enfants juifs morts en déportation avec celui des enfants de sans-papiers menacés d’expulsion, etc.
[…] Le président Sarkozy ne voit pas que c’est toute une doctrine pédagogique qui est gravement en question à travers son initiative. Elle s’exprime, par exemple, à travers les écrits de Jean-François Forges dans Eduquer contre Auschwitz (1) qui invite à la mise en comparaison de faits historiques sans rapport : «On ne pourra pas être entendu, lorsque l’on parle de l’histoire de la Shoah, si on continue à faire trop souvent le silence à l’école sur les drames de la décolonisation française.» M. Forges ignore les leçons de Marc Bloch : en histoire, on ne compare que des objets de même nature, un génocide à un autre génocide, pas un génocide à un crime de guerre.  Cette pédagogie se reconnaît dans une pensée problématique de Paul Ricœur pour qui «les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les déléguées auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’Histoire».
Voilà qui encourage la concurrence victimaire et fait de la mémoire de la Shoah un enjeu idéologico-politique. Ce n’est pas le rôle dévolu à l’enseignement scolaire. Si les Juifs ont besoin de reconnaissance, ce n’est pas de leur condition de victime de l’Histoire, surtout si son universalité en efface sa singularité, mais de leur condition historique objective et de leur légitimité à exister sans avoir à présenter leurs stigmates victimaires. » (article complet)

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Publié le 29 février 2008, dans politique et société, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. je pense que la proposition de Sarkozy n’était pas forcément très bonne.
    Cependant, j’aurais aimé que tous les intellectuels qui ont pris leur posture de vierge effarouchée pour critiquer le côté émotionnel, le poids de ceci de cela, j’aurais bien voulu qu’ils réagissent avec autant de fermeté lorsque des enseignants ont été agressés et menacés pour avoir dit que Mahomet était un Guerrier. Ou quand des élèves refusent de rentrer dans une église dans une visite du patrimoine.
    Tout est question de sens, dans ces questions là. Le sens n’était pas simplement de rappeler la Shoah. Le sens de cette proposition, politiquement incorrect (il suffit de regarder les réactions) était aussi, peut-être, de rappeler la réalité de la Shoah, son horreur, y compris aux musulmans dont le dogme présente souvent les juifs comme une engence à faire disparaitre, et dont ce même dogme rejoint par certains aspects les plus nauséabonds relents de négationisme.
    à bientôt !

  2. Oui mais il faut faire attention de ne pas trop en faire non plus car on risque l’effet inverse à celui escompté.

  3. Frédéric

    Je vais encore en faire trop :
    extrait de Les années d’extermination de Saül Friedlander (Le Point du 21/02/2008)

    Le 8 août 1941, une section du Sonderkommando , conduite par l’Obersturmführer SS August Häfner, arriva en ville. Entre le 8 et le 19 août, une compagnie de la Waffen SS attachée au Kommando exécuta tous les juifs de l’endroit-entre 800 et 900-, à l’exception d’un groupe d’enfants de moins de 5 ans. Ceux-ci furent abandonnés sans nourriture ni eau dans un bâtiment à la lisière de la ville, près des baraques de l’armée. Le 19 août, beaucoup furent évacués en camions et exécutés sur un champ de tir voisin ; 90 restèrent sur place, sous la garde d’une poignée d’Ukrainiens. Les hurlements de ces 90 enfants devinrent bientôt si insupportables que les soldats appelèrent deux aumôniers de campagne, un protestant et un catholique, pour leur administrer quelque « remède ». Les aumôniers découvrirent les enfants à moitié nus, couverts de mouches et gisant dans leurs excréments. Quelques-uns des plus âgés mangeaient le mortier des murs ; les plus petits étaient, pour la plupart, dans le coma. Alertés, les aumôniers de la division se rendirent sur place et firent un rapport au premier officier d’état-major de la division, le lieutenant-colonel Groscurth. Celui-ci alla inspecter le bâtiment. Là, il retrouva l’Oberscharführer Jäger, le chef de l’unité de la Waffen SS, qui avait assassiné les autres juifs de la ville ; Jäger lui expliqua que les enfants restants devaient être « éliminés ». Le colonel Riedl confirma l’information et ajouta que la question était entre les mains du SD et que l’ Einsatzkommando avait reçu ses ordres des autorités suprêmes. Sur ce, Groscurth prit sur lui d’ordonner l’ajournement des tueries d’un jour, alors même que Häfner menaçait de déposer une plainte. Groscurth alla jusqu’à poster des soldats en armes autour d’un camion déjà rempli d’enfants pour l’empêcher de partir. Il fit part de toute l’affaire à l’officier d’état-major du groupe d’armée Sud, qui transmit à la VIe armée, probablement parce que l’ Einsatzkommando agissait dans la région. Ce même soir, le commandant de la VIe armée, le maréchal Reichenau, décida personnellement que « l’opération […] devait être achevée de manière convenable ».

    Les enfants furent exécutés le 22 août. Lors de son procès, Häfner décrivit la dernière phase de l’opération : « Je suis allé seul dans les bois. La Wehrmacht y avait creusé une fosse. On y conduisit les enfants dans un tracteur. Les Ukrainiens se tenaient autour en tremblant. On descendit les enfants du tracteur pour les aligner au bord de la fosse et leur tirer dessus. Les Ukrainiens ne visèrent aucune partie du corps en particulier. […] Les hurlements étaient indescriptibles. […] Je me souviens notamment d’une petite fille blonde qui m’a pris la main. Elle aussi, elle a été ensuite exécutée. » Le lendemain, le capitaine Luley fit savoir au QG de la VIe armée que le travail était accompli et fut recommandé pour une promotion.

  4. @ Lomig : « rappeler la Shoah », les cours d’histoire et autres activités pédagogiques y pourvoient déjà, et il serait important de faire en sorte qu’ils puissent avoir lieu normalement partout, avant de rajouter des mesures supplémentaires. Quant aux musulmans qui haïssent les juifs, je ne pense pas que c’est en rappelant la Shoah que cela va les faire changer. Il vaut mieux déconstruire les mythes antisémites.

    @ Frédéric : C’est justement parce que les faits sont horribles que ce n’était pas une bonne idée d’en confier la mémoire de façon individuelle à un enfant.

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