la Shoah n’a pas besoin de ça

[..] faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah », a déclaré M. Sarkozy. « Les enfants de CM2 devront connaître le nom et l’existence d’un enfant mort dans la Shoah. Rien n’est plus intime que le nom et le prénom d’une personne. Rien n’est plus émouvant pour un enfant que l’histoire d’un enfant de son âge, qui avait les mêmes jeux, les mêmes joies et les mêmes espérances que lui », a-t-il ajouté. (source : Libération, 14-02-2008)

Voilà donc la nouvelle idée de M.Sarkozy, rendue publique lors de son intervention au dîner du CRIF (une première, ceci dit en passant, pour un président de la République…). Mais qu’est-ce que c’est encore que cette ânerie ?

Evoquer dans le cadre d’un cours d’histoire, sur l’initiative d’un enseignant ou dans une école ayant connu dans son passé la déportation d’enfants, l’histoire personnelle d’enfants juifs déportés grâce aux documents utilement répertoriés par Serge Klarsfeld, pourquoi pas. Et cela se fait sûrement déjà. Mais en faire une mesure générale, systématique, en « confiant »  la mémoire d’un enfant déporté à chaque élève de CM2, c’est trop.

Le risque est double : un poids trop lourd à porter pour l’enfant « récepteur » de cette mémoire s’il prend cette mission trop à coeur ou à l’inverse une banalisation néfaste de ce drame… « Et toi c’est qui ton juif ? – Ana Gross… – Trop nul comme nom, le mien c’est David Klein, classe ! – On échange ?… »

Par ailleurs c’est encore une fois aborder l’histoire par le biais de l’émotion. C’est à dire mal. Non que les cours d’histoire soient exempts d’émotion (un cours d’histoire convenablement fait sur le sujet à partir de films d’archives en comporte toujours) mais faire de l’émotion la porte d’entrée de la connaissance du passé est une erreur. Comme le dit Pascal Bruckner « la compassion, c’est dangereux ». Si le but est « d’armer moralement les enfants contre les idéologies extrêmes » l’histoire tout court y suffit bien. Pourquoi ajouter ce gadget mémoriel ? A trop multiplier les outils émotionnels on risque la banalisation c’est à dire l’insensibilisation, l’indifférence. Il serait plus utile de faire en sorte que partout et notamment dans certaines banlieues « sensibles » on puisse enseigner normalement sur le sujet sans risquer le chahut, la contestation.

Enfin en se focalisant sur cette mémoire particulière, on risque de relancer la concurence mémorielle toujours prompte à se manifester : pourquoi pas en effet confier la mémoire d’un adulte homosexuel déporté ou celle d’un enfant d’Oradour-sur-Glane, ou en remontant plus loin celle d’un noble guillotiné, d’un africain réduit en esclavage, d’un protestant massacré à la Saint-Barthélémy… La liste est longue malheureusement

Je comprends très bien la réaction de Simone Veil présente à ce même dîner :

« A la seconde, mon sang s’est glacé. […] C’est inimaginable, insoutenable, dramatique et, surtout, injuste, tranche l’ancien ministre, déportée à 16 ans et demi à Auschwitz. On ne peut pas infliger cela à des petits de dix ans ! On ne peut pas demander à un enfant de s’identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter. Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés, après la guerre, à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et, aujourd’hui encore, nous essayons d’épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs, beaucoup d’enseignants parlent -très bien- de ces sujets à l’école. » (L’Express, 15-02-2008)

Quand Sarkozy joue au président de la République, il est parfois hors jeu.

Publié le 17 février 2008, dans BEST OF, politique et société, verbatim, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. Désolé, Polluxe, mais si les émotions sont réhabilitées de nos jours, c’est sans doute que l’on s’est aperçu de leur primauté dans nos vies.
    Par contre-coup, il y a une tyrannie de la non-émotion, (qui serait mauvaise par définition, ah pourquoi mesdames-messieurs les experts ?)).
    Il est pourtant établi, en tous les cas je le crois, qu’une éducation et un apprentissage sans émotion, ne portent pas.
    La plupart d’entre-nous avons oublié 90% de ce que nous avons passé des dizaines d’années à apprendre !
    Ce qui est retenu dans la mémoire c’est ce qui est associé à une émotion.
    « Emotions » ne veut pas forcément dire télévision, star-ac, et lobotomisation.
    « Processus intellectuels » ne sont pas forcément associés à intelligence et culture.

    Non à la nouvelle religion française de la simplification tyrannique,
    Non à la nouvelle religion française qui recrute dans tous les milieux :
    la religion de l’immobilisme !

    PS : Ah oui, si on fait pour les juifs, il faut faire aussi pour les petits rwandais, et les petits palestiniens, etc etc…ça va être un peu compliqué, donc on fait rien.
    PS2 : ah oui mais c’est religieux et l’école est laïque (ok enlevons donc de l’histoire de France tous ceux qui sont juifs, ou musulmans, ou chrétiens, etc etc (je n’ai pas dit crétins, ceux-là on les laisse)).

  2. Qui parle d’éliminer l’émotion ? Elle est déjà présente de fait dans l’enseignement, au détour d’une image, d’un film, d’un fait. Car les faits parlent souvent d’eux-mêmes. Inutile de jouer sur l’émotion ou de l’instrumentaliser.
    Au delà de ça, ce qui est gênant dans cette mesure c’est le coté individuel et intrusif. On sort de la leçon d’histoire pour confier personnellement à un enfant, le souvenir, la mémoire d’un enfant mort… Je trouve cela malsain.
    Lire à ce sujet le billet de Serge Hefez.
    Quant aux PS ils sont hors sujet : cette mesure n’est ni religieuse ni faite « pour les juifs », que je sache…

  3. Il est question maintenant, si la proposition n’est pas enterrée, de confier la recherche à une classe et non à 1 seul enfant. Effectivement, il y a déjà plein de choses qui sont faites, et bien faites, mais toujours l’émotion est associée. Voir l’article de Serge Klarsfeld
    Les PS se voulaient humoristiques et font allusion aux critiques entendues le plus souvent sur la question.

  4. On a même créé une commission 😉
    Confier cette mémoire à une classe est déjà plus raisonnable. Mais à la lecture de l’article de Klarsfeld, on se rend compte en effet qu’il a déjà beaucoup de choses de faites. On est loin de risquer l’oubli. voir aussi l’interview d’A.Wievorka.

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