carte scolaire et mixité sociale

Que ce soit pour approuver la suppression de la carte scolaire ou pour la critiquer tout le monde le fait au nom de la mixité sociale. Et pourtant quel rapport ? La carte scolaire autrement appelée sectorisation des établissements n’est qu’un outil de gestion mis en place dans les années 60 pour gérer au mieux l’inscription des élèves dans les établissements. Et si la mixité sociale n’existe pas ou plus dans les établissements c’est que la ségrégation urbaine a progressé ; les établissements sont à l’image de leur quartier, « sensibles », corrects ou prestigieux. De plus la mise en place du collège unique (avec suppression des classes de niveau) a sans doute encore renforcé la spécificité des collèges : les différences de niveaux ne se font plus entre les classes mais entre les collèges. Là où les parents demandaient à ce que leur enfant soit changé de classe ils essayent maintenant d’éviter certains établissements. Plusieurs moyens s’offrent à eux (les dérogations étant rares) : déménager, donner une fausse adresse, utiliser le jeu des options (surtout en lycée), scolariser leur enfant dans le privé. Supprimer la carte scolaire rendra ces astuces inutiles mais les établissements ne vont pas pour autant devenir mixtes socialement de ce simple fait. D’autant que ce n’est pas seulement pour des questions de niveau scolaire ou de violence que les parents veulent fuir certains établissements, c’est aussi pour éviter la mixité sociale (ou ethnique ?) justement. Et même si ce phénomène d’évitement reste minoritaire, il a tendance à renforcer la polarisation des établissements. Voir l’étude réalisée sur Paris par J-C François :

« Dans de nombreux cas cependant, le motif de l’évitement est, au moins en partie, négatif. Il s’agit dans ce cas pour la famille d’échapper à l’établissement de secteur, perçu à tort ou à raison comme favorisant ou conditionnant l’échec scolaire ou une proximité sociale jugée « dégradante » ou « dangereuse » (on y redoute les « mauvaises fréquentations »). Motivations positives et motivations négatives ne sont ni exclusives, ni toujours clairement formulées.
[…] L’embourgeoisement de nombreux quartiers parisiens anciennement populaires introduit un hiatus toujours croissant entre la composition sociale de la population résidente et celle de la population des élèves des collèges. […] Un ménage socialement favorisé peut très bien, en ce qui concerne son choix résidentiel, s’accommoder d’un quartier encore populaire et abritant de nombreux étrangers (cette proximité est même souvent recherchée, comme en attestent les témoignages récoltés auprès des parents d’élèves « c’est un quartier animé, pittoresque, etc. »), mais de là à y scolariser sa progéniture, il y a un pas que beaucoup hésitent à franchir. »

Par contre le fait que les parents puissent choisir leur établissement amènera à terme les établissements à se poser des questions sur leurs résultats et leurs méthodes et cela sera sans doute un moyen de les faire évoluer vers plus d’autonomie. Peut-être est-ce là le véritable objectif de cette mesure ? Quant à la mixité sociale, je ne vois pas très bien en quoi elle constitue un objectif : ne serait-il pas plus logique de faire en sorte que partout la qualité et l’organisation de l’enseignement permettent à un élève doué de s’en sortir quelque soit son origine sociale ? Serait-ce devenu tellement impossible que la seule chose que l’on puisse proposer aux parents c’est le choix de l’établissement ? Un aveu d’échec en quelque sorte…
Détail technique : quand la carte scolaire aura complètement disparue dans trois ans, comment cela se passera-t-il ? Est-ce que ce sera un système totalement libre basé sur l’offre et la demande, auquel cas ce sont les établissements qui au final choisiront leurs élèves ? Y aura-t-il une priorité pour les élèves du quartier, pour éviter les transports scolaires importants ? Ou est-ce que ce sera l’inspecteur d’académie qui affectera les élèves, ce qui reviendra à créer une nouvelle sectorisation mais basée sur des critères autres que géographiques ? Et lesquels ?

Publié le 1 juin 2007, dans politique et société, et tagué , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. 100% d’accord.
    ou 99% : qu’on puisse rencontrer à l’école des enfants d’autres milieux que celui de ses parents est sans doute en soi une chose positive (je suis, en tout cas, très heureux que mes enfants soient dans cette situation). Mais cela n’est l’effet de la carte scolaire que dans des quartiers à la population très diverse (comme le mien).

    Voir sondage Ifop :
    71% de oui « La carte scolaire est un bon dispositif car elle permet d’assurer une mixité sociale dans les établissements »
    56% de oui « La carte scolaire est un mauvais dispositif car elle empêche les parents d’inscrire leurs enfants dans l’établissement de leur choix »

    Ce qui est rigolo : dans l’analyse que fait un(e) chargé(e) d’études de l’Ifop, les gens qui répondent « non » à la 1ère question, comme certains des parents d’élèves en école libre, sont présumés « dénier l’existence d’une mixité sociale associée à la carte scolaire ». Le répondant ne semble pas pouvoir être *défavorable* à cette mixité !

  2. En effet ce ne serait pas « politiquement correct » de dire que l’on veut éviter la mixité sociale, mais c’est pourtant ce qui se passe : « Officiellement, selon l’éducation nationale, il n’y a aucune hiérarchie entre le collège Malraux, au nord d’Asnières (Hauts-de-Seine), et le collège Truffaut, au sud. Dans la réalité, sur le marché scolaire, établie par la rumeur, par les discussions entre parents d’élèves, entre voisins, entre amis, la cotation des deux établissements n’a rien à voir. Le premier, que les initiés tentent d’éviter, scolarise les enfants d’un quartier populaire, essentiellement des catégories sociales défavorisées, pour beaucoup maghrébins et noirs. Le second, pour lequel les mêmes initiés sont prêts à déménager ou à demander des dérogations, rassemble des élèves de milieux favorisés. » (Le Monde, 05-06-07)
    Supprimer la carte scolaire n’augmentera pas la mixité sociale, objectif secondaire au demeurant. Le véritable objectif devrait être l’égalité des chances. Il apparait d’ailleurs sur le site du ministère à propos des dérogations supplémentaires pour la rentrée 2007 : « La carte scolaire […] Régulièrement contournée, elle n’assure plus l’égalité des chances et ne répond plus aux attentes des familles.[…] dès la rentrée 2007, davantage d’élèves pourront s’inscrire dans un établissement hors de leur secteur, dans la limite des places disponibles. Il s’agit de donner une liberté nouvelle aux familles tout en renforçant la diversité sociale et géographique au niveau de chaque établissement. » Les élèves handicapés, boursiers, ou ayant un frère ou une soeur dans l’établissement seront prioritaires. Rien de révolutionnaire comme critères.

  3. Il y a là un petit sophisme de la part du Ministère. Il ne dit pas en quoi cette « liberté nouvelle » créera de l’égalité des chances ! L’expérience suggère au contraire que c’est l’égalité entre établissements qui doit être visée, non la liberté d’inscription, si on veut que le système marche et que les résultats globaux soient bons. (Cf. lien vers mon blog).

  4. Tout à fait. C’est pourquoi je pense que cette liberté de choix est le seul et véritable objectif de cette mesure. Le reste c’est du pipeau, de la poudre aux yeux.

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