la dictature des bons sentiments

canal St-MartinLes bons sentiments en politique ce n’est pas nouveau, ça revient régulièrement. Et ça dégouline partout depuis quelques temps. Ca a commencé en décembre avec l’opération des tentes sur le Canal Saint-Martin, opération de politique spectacle montée par deux pros, un comédien et un producteur, qui ont créé l’association Les enfants de Don Quichotte. Objectif : sensibiliser la population et les politiques au sort des SDF.
Les « bien-logés » affluent, les médias aussi et ça marche : tout le monde s’émeut et la ministre déléguée à la cohésion sociale prends des mesures, annonce un budget supplémentaire. Mesures jugées insuffisantes par les associations (le contraire eut étonné). Et ça continue, les tentes apparaissent dans d’autres villes, une charte est proposée, des politiques de tous bords la signent. Sarkozy charge Arno Klarsfeld d’une mission sur le droit au logement. Il est question du « droit au logement opposable ». Dans ses vœux le président de la République en parle comme d’un chantier de fin de mandat. Les mêmes qui rechignaient à construire les 20% de logements sociaux dans leur commune sont favorables à cette mesure… Dans la foulée l’assoc Droit au Logement s’engouffre dans la brèche et investit un immeuble vide du 1er arrondissement pour y loger ses ouailles. Les associations veulent une loi, « des mesures définitives ». Bref ça s’accélère et on n’est pas loin de la précipitation.
dal Paris 1erDeux problèmes existent : les SDF (environ 100 000) et plus généralement la pénurie de logements.
Est-que ce nouveau droit « opposable » est un bon moyen de les résoudre ? Quelles vont être ses conséquences sur le logement social ? Sur les élus locaux ? Sur la justice ? Sur les finances publiques ? Comment va-t-il s’articuler avec le droit de propriété ? Qui seront les demandeurs ? Auront-ils aussi le droit de choisir leur commune, comme en Ecosse ? Tous les programmes vont-ils intégrer ce nouveau droit ? Ou veut-on une loi sur le sujet avant les élections présidentielles ? « L’objectif est d’aller très ­vite » dit le 1er ministre… Tiens, pourquoi ?
Démagogie d’un coté, lobbying de l’autre. Et au milieu l’opinion et les médias prompts à réagir. La moitié des français, nous dit un sondage, ont peur de devenir SDF (voir le très bon billet de Hugues sur le sujet). On est loin du débat politique posé. On est dans l’émotion, l’utilisation des bons sentiments. Des associations proposent, un gouvernement dispose. Une nouvelle forme de despotisme éclairé ? Cela pose le problème du fonctionnement des institutions et notamment du rôle du Parlement que certains qualifient de « chambre d’enregistrement ».
Comme dit Seb : « Avant on faisait des propositions, maintenant on s’empresse de signer tout et n’importe quoi dès lors que c’est médiatique. A force de signer les mêmes papiers, on finira peut-être avec les mêmes programmes. Je ne nie pas qu’il y a des causes justes, et qui vont au delà du clivage gauche-droite. Mais dans la Constitution, on verra bientôt un droit au logement, ou à une terre propre… […] Pour se faire entendre dans ce pays, il faut faire du chantage et montrer son pouvoir de nuisance, le couteau médiatique sous la gorge. On aboutit à un appauvrissement du débat politique, où finalement le fait de signer toutes ces chartes dispense d’attaquer la racine du mal. Le débat est en permanence escamoté. »
Pourtant ce n’est pas la première fois. Après avoir vu le film Indigènes Chirac décide de revaloriser les pensions des anciens combattants étrangers. Après la canicule de 2003 le gouvernement décide que le lundi de Pentecôte sera travaillé, avec les problèmes que cela a posé par la suite. On agit dans la précipitation, « le couteau médiatique sous la gorge », dans un contexte de « pression morale jouant sur de bonnes intentions » comme le dit aussi 1001nuits dans un billet de 2005… C’est la dictature des bons sentiments et cela marche car tout un chacun a peur de ne pas être du bon coté, d’être associé au mal. Cela me fait penser à un excellent discours de Pierre Nora sur le bien, le mal et le « déchaînement « vertuiste » contemporain ». A lire absolument.

Publié le 3 janvier 2007, dans BEST OF, politique et société, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 15 Commentaires.

  1. L’action des enfants de Don Quichotte me met mal à l’aise. Comme s’il n’existait déjà pas des tas d’associations qui se battent pour les sans logis.

    Ce matin sur RMC Info on a posé une question aux auditeurs : Les Enfants de DQ : barnum médiatique ou action nécessaire ? 77 ou 78 pour cent ont répondu « barnum médiatique ». Donc au fond les Français ne sont pas si cons.

  2. Ma chère Marie, je suis l’un de ses cons qui pensent que même si cette action fait face à un débat (lequel ?) politique vidés de sens, même si elle a été médiatisée de façon presque ostentatoire au point de gêner certains sdf avec qui j’ai passé mon réveillon au canal st Martin (la scène de Michelle, sdf depuis peu par un accident de parcours, qui s’insurge contre une équipe de tournage qui squatte les lieux pour suivre un vrai-faux sdf et qui utilise le campement pour décor, est pour moi une illustration pleine de cette dérive) cette action est riche d’enseignements pas seulement négatifs, sur une autre façon pour le citoyen d’interagir avec la puissance publique et lui forcer la main.

    Pourquoi nos politiques se découvrent aujourd’hui affectés de « bon » sentiments, alors que le problème du non et mal-logement est depuis des années présenté comme dramatique par les association de terrain ? C’est l’esprit de Noël, le rdv présidentiel ? Ou autre chose ?

    C’est que, à mon avis, ils ont vu dans cette mobilisation les peurs projectives des Français. Ils veulent donc les rassurer. c’est pas pour les sdf qui se mobilisent là, mais pour tranquilliser les Français anxieux.

    Les Français ont peur de pouvoir un jour être à la rue. Pas vous ? Tant mieux, moi si, pour des raisons que je ne vais pas expliciter ici (on est pas tous héritiers, propriétaires, fonctionnaires, et vous devriez discuter avec les sdf pour voir comment un accident de parcours est vite arrivé, comme l’âge entraine l’impossibilité de retrouver un emploi, comment tout s’enchaine très vite. La réflexion sur laquelle se base Hugues date d’y il a quelques ans, ça a changé depuis, dans les grandes villes et en IDF, par faute de grave crise de logement, hausse des loyers et chômage.).

    Seb dit : « Pour se faire entendre dans ce pays, il faut faire du chantage et montrer son pouvoir de nuisance, le couteau médiatique sous la gorge. On aboutit à un appauvrissement du débat politique, où finalement le fait de signer toutes ces chartes dispense d’attaquer la racine du mal. Le débat est en permanence escamoté. »

    C’est juste, c’est déplorable ! On signe des chartes des pétitions, on se dit et l’on se fait solidaires face au non-débat de fond, face à la non-gouvernance.
    Mais pour être entendu il faut faire des actions coup de poing, se rendre visible, très, trop visible, se mettre en vedette. Une société histérisée par l’image ne peut que se donner des formes d’action politique saturées médiatiquement.

    Je suis le premier à le regretter mais je trouve au même temps cette idée de faire rencontrer de façon « apolitique » (enfin, apartitique, car c’est Aristote qui a raison, l’homme est un animal politique) mal et (à peu près) bien logés une idée géniale et généreuse, surprenant la droite comme la gauche.

    Médiatiquement très bien vendue, inutile pour cela ?

    Des bons sentiments tardifs des tenors de la politique je m’en fous pas mal. Je trouve leur LQR (Lingua Quintae Respublicae, comme il la nomme dans son livre Eric Hazan, que j’ai rencontré récemment) risible et nuisible.
    Des personnes pleurant pendant qu’ils me racontaient leur histoire à côté de leur tente, au canal st Martin, je m’en fou un peu moins. J’irai donc les soutenir régulièrement.
    Moi aussi je pense qu’il faille donner d’autres réponses que celle qui sont « ouvrir deux heures de plus les centres d’accueil d’urgence » et que l’on a pas à attendre l’application qui se révélera on ne peut plus complexe du droit au logement opposable. Les réponses pour donner à tous un toit (ne serait-ce qu’une chambrette individuelle dans un foyer) me semblent plus rapides à mettre en place d’une loi

    On l’a beaucoup attendu le débat, vous ne croyez pas ?
    La politique ne commence pas par écrire et éditer des livres sur la pauvreté, mais par aider son prochain. L’organisation vient après la volonté.

    Adrien le 33 ou 32 % dit également Adrien le vulnérable.

  3. Oh zut, j’avais écrit un très long commentaire en réponse à Adrien (l’aussi vulnérable que moi) et j’ai oublié de noter le code alors quand j’ai tapé submit comment tout s’est effacé. Je craque!!!!! Horribles ces trucs ! Trop malade pour recommencer maintenant.

    Polluxe, j’espère que votre com sur mon blog n’est pas ironique. J’ai enseigné dans deux universités américaines et je puis vous assurer que les conjugaisons de certains verbes désespèrent les apprenants.

  4. Tsss ! Tsss ! Tsss ! Ca marche pas l’excuse du code. Try again !

  5. Bon c’est très chouette comme article mais je ne peux pas lire la moitié de ce que je suis en train d’écrire : il y a une publicité (?) ou je ne sais quoi qui fait « cache » sur la moitié du champ réservé à mon commentaire… juste pour information…

  6. Bon c’est une pub qui fait cache, ça renvoie vers un site de jeux « jeux prizee ». Je n’aime pas trop cet annonceur dans ces conditions. C’est vraiment très énervant. (pas le blog, la pub qui empêche de relire ce que je viens d’écrire).

  7. Marie pense à faire deux choses pour cela :
    a) tu mets le code avant de commencer à écrire.
    b) tu fais un copier-coller de ton post avant de l’envoyer.
    C’est par expérience que je dis cela, je me suis fait avoir également.

    Bon. En attendant que la politique attentive et préventive revienne au galop dans ce beau pays de France (ce qui, quand je regarde les voeux des deux super-candidats à la présidence, le faux-sourire de l’un et la fausse interview amateur mal cadrée de l’autre, me semble encore plus utopique que de donner un joli appartement à chaque mal-logé du pays), je vais aller amener de quoi se laver les mains sans savon et aussi une torche à dinamo (sans piles) pour les sdf que j’ai rencontré le 31 décembre.

    Je ne serai pas seul, ça s’agite sur peuplade. Venez, c’est mieux de discuter en réel, en rencontrant les personnes concernées, que par blog interposé.

    Adrien l’instrumentalisé par les acteurs de ciné 😉

    Ps : Action Solidaire !!! Ma proprio en a marre du mec qui lui renvoie systématiquement ses propres responsabilité de bailleurs. Elle ne veux pas faire des travaux urgents et elle a décidé de vendre pour faire une belle plus-value. Elle me donne congé pour vente. Si vous avez des copains propriétaires et solidaires qui ne demandent pas les trois derniers avis d’imposition, et de gagner 4 fois son salaire (que je n’ai plus vu que j’essaye de développer mon activité en indépendant) merci de me contacter d’urgence.

  8. Désolée pour la pub, c’est lié à la présence du compteur de visites. On peut fermer cette pub en cliquant sur la croix la plus en haut à droite de sa fenêtre.

  9. Merci pour l’explication polluxe.

    Concernant la dictature des bons sentiments, je suis d’accord.

    Pour prolonger la réflexion, il serait intéressant de comprendre pourquoi comme ça et pourquoi maintenant :
    – le rôle des médias, désormais acculés à la simplification ? sûrement, mais aussi, peut-être,
    – le fait que, pour être entendues, certaines catégories de population sont véritablement contraintes de passer par les opérations coup de poing et les excès de langage, de demandes.

    Pourquoi faut-il systématiquement en arriver là pour que ces gens aient droit de cité ? Ne trouvez-vous pas cela très énervant à la fin ?

  10. Frédéric

    Je suis pour la « dictature » des bons sentiments face à ce déferlement de violence que nous connaissons aujourd’hui. Si cela fait avancer un peu les choses et permet de lutter contre une misère qui s’étend alors oui !
    Et pourquoi les « bons » sentiments n’auraient plus droit de cité ? Pas politiquement correct ? Trop naïfs ou inconscients ? Ah bon !
    Il faudrait alors laisser toujours les spécialistes et les ceux qui savent s’exprimer et faire bouger les choses ?
    Le monde avance grâce aux rèveurs et aux fous qui croient à des idées simples, seuls contre tous.

  11. Frédéric,

    Je crois que vous faites dire à Polluxe ce qu’il (elle) n’a pas dit.

    On peut dire que l’envahissement du débat par les émotions peut parfois conduire à simplifier à outrance le débat.
    On peut dire cela sans pour autant signifier que seuls les experts ou spécialistes ont le droit de s’exprimer.
    On peut s’opposer à ce que le débat soit tout entier réduit à un étalage de sentiments.
    On peut s’opposer à cela sans pour autant signifier que les bons sentiments sont à éliminer du débat. Refuser de tout réduire aux bons sentiments ne signifie en aucun cas rejeter les bons sentiments.
    Et d’ailleurs, les « bons sentiments » font partie de la nature humaine (comme les mauvais, bref, comme tous les sentiments).

    Polluxe a donc des sentiments, probablement bons, tout comme vous…

    Sinon je trouve que le mérite de ces mouvements pour les SDF c’est de mettre en exergue l’incapacité des élites à entendre ce que vivent certaines parties de la population. S’il y avait une véritable écoute, ces associations ne seraient pas obligées de recourir systématiquement au spectaculaire et à l’irrationnel.

    C’est d’ailleurs ce que souligne Polluxe par incidence : pourquoi les politiques qui aujourd’hui frétillent de la queue en parlant de droit au logement, n’ont-ils jamais appliqué la loi des 20% de logements sociaux ? Réponse : parce que tant que des opérations médiatiques ne sont pas menées, ils s’en tamponnent de le coquillard, des problèmes de logement…
    Et c’est cela qui est navrant, déprimant.

    La dernière partie de votre contribution me fait quant à elle frémir : vous dites :
    « Le monde avance grâce aux rèveurs et aux fous qui croient à des idées simples, seuls contre tous. »
    Comment doit-on interpréter cette phrase ?
    – faut-il comprendre que SEULS les « rêveurs » font avancer le monde ? D’où vous vient cette certitude ? Par quels faits vérifiables est-elle étayée ?
    – faut-il comprendre que les « rêveurs » ne sont JAMAIS nuisibles ? Que les grandes rêveries passées et à venir, appliquées à l’échelle d’une société, ne sont JAMAIS dangereuses ? Sur quels faits vérifiables peut-on fonder cette assertion ?
    Je vous laisse juge de la portée d’une telle affirmation.

    Pour ma part j’incline à penser au contraire, au vu des catastrophes idéologiques avérées du siècle passée (= au vu de FAITS vérifiables donc), qu’il faut se garder avec vigilance des « rêveurs » et des « fous » qui prétendent changer le monde en un coup de baguette magique.

  12. Frédéric

    Chèr(e) Cococo,

    Je dois avouer que j’ai du être un peu maladroit et réducteur.
    Cependant, je voulais simplement faire passer l’idée que les « bons » sentiments n’empêchaient pas la pensée et les actions sensées, innovantes et au bénéfice des plus démunis…
    Quand aux « élites », aux « politiques » – qui est-ce ? – vouloir qu’elles voient tout et résolvent tout c’est prétendre vivre dans un monde idéal, au paradis quasiment. Les « élites » sont souvent les personnes que NOUS avons désignés ainsi à travers le système dans lequel nous sommes (qui comprend entre autres la démocratie, donc des représentants et des lois).
    Quand ce système ne fonctionne pas assez bien, il peut encore s’améliorer grâce à toutes les manifestations à la marge du système et qui parfois le font évoluer (et tant pis pour les récupérations et autres des « politiques » s’il y a moins de SDF et de logements vides). Bref, si l’on veut s’en tenir aux actes et aux faits, l’action des Don Quichotte est utile – du moins peut-on l’espérer à terme.
    Enfin, concernant les rêveurs et les fous, je reconnais une maladresse et j’avoue que beaucoup ne sont pas doux (les idéologues et autres « bienfaiteurs » de l’Humanité, absolutistes et idéalistes au sens de Platon). Vous avez raison. Je parlais des rêveurs non des utopistes embrigadeurs, de ceux qui se retrouvent souvent seuls, c’est-à-dire en avance sur leurs temps, ou sur celui de l’humanité.

    Rêveurs d’univers…, rêveurs, fous

  13. En effet je me méfie des utopies. Et l’enfer est pavé de bonnes intentions.
    Autant la sensibilisation au problème des SDF et la prise de mesures concernant les centres d’hébergement me paraissent positives, autant la précipitation sur ce « droit opposable au logement » (terme mal choisi au demeurant, voir billet suivant) me parait hasardeuse : à la lecture du rapport d’Emmanuelli sur le sujet on a l’impression que c’est une fausse bonne idée qui risque de déboucher sur une usine à gaz (il est question de « responsabilité de 1ère ligne » et de « 2ème ligne »…) ; et ceci à 3 mois des élections… Comme dit Versac : « l’urgence est-elle de mettre des SDF dans des logements ou de répondre à la vague médiatique doncquichottesque par un concept révolutionnaire et qui fait du bruit dans les medias ? » 

  14. Hello frédéric,

    Oui mille fois oui pour les « élites », et c’est tout le mérite de ce mouvement SDF, de nous inviter à réfléchir à tout ceci.

    En revanche l’effet pervers de ces mouvements actuels pourrait être de conduire à une simplification à outrance, et, en dernier ressort, à la croyance qu’on peut raser gratis, et je suppose que c’est la préoccupation initiale qui a présidé à la rédaction du billet présentement commenté.

    Pour les « rêveurs », merci pour la précision. Je partage pleinement votre point de vue en l’occurence.

  15. Tout à fait. L’effet pervers consistant à adopter dans la précipitation de fausses bonnes solutions. Mais comme vous le disiez plus haut, c’est énervant de devoir en arriver là. C’est très français en tous cas.

%d blogueurs aiment cette page :