panik im mittelstand

« Panique chez les classes moyennes » c’est le titre d’un ouvrage de sociologie allemand paru en… 1932. Louis Chauvel le cite dans son étude Les classes moyennes à la dérive, étude que tout bon candidat à la présidentielle devrait avoir lue car ce groupe social qui constitue la colonne vertébrale de la société française est aujourd’hui en crise et s’avère être une « classe anxieuse, historiquement plus dangereuse qu’un prolétariat exploité et famélique ». Que se passe-t-il ?
En apparence rien : depuis 20 ans le PIB par habitant a continué d’augmenter et l’écart entre les 10% les plus riches et les 10% les plus pauvres est resté stable (autour de 3,5 depuis 1980 alors qu’il était de 8,5 en 1955). Ces indicateurs de bases de l’INSEE masquent en fait de nouvelles inégalités entre les territoires, les genres et surtout les générations. Pour la première fois depuis 1945 les enfants des classes moyennes font face à un risque de déclassement et les classes populaires qui subissent le chômage de masse et la précarisation constatent non seulement que « l’ascenseur social » est bloqué mais aussi qu’il redescend !
Pendant les « Trente Glorieuses » le salaire net réel (i.e corrigé de l’inflation) augmentait de 3,5 % par an soit une multiplication par deux en 30 ans. A la faveur de la croissance et de la démocratisation de l’enseignement un modèle social français « méritocratique » basé sur le diplôme et le travail se mettait en place donnant de multiples exemples de trajectoires ascendantes dont les classes moyennes constituaient le cœur : « elles incarnaient tout à la fois la promesse d’une ascension sociale aux enfants méritants des classes populaires et un filet de sécurité décent aux enfants déchus de la bourgeoisie. » Grand-père agriculteur, père technicien ou instituteur, fils ingénieur ou médecin, ce n’était pas rare.
Aujourd’hui ce modèle prend l’eau de toute part. Avec le ralentissement de la croissance le salaire net réel n’a progressé que de 0,5 % par an depuis 1975 (soit une multiplication par deux en 140 ans). Les difficultés d’accès au travail et au logement, les aléas de conjoncture ou de politique interne des entreprises, le « nombre croissant de candidats surdiplômés pour un nombre déclinant de postes », font que la chance mais aussi le patrimoine et le soutien familial redeviennent importants : c’est le retour des « fils et filles de », de la reproduction sociale, mettant en doute l’idée de méritocratie et avivant un sentiment d’injustice.
Depuis 20 ans le chômage des jeunes est un fléau, gardant les uns dans la dépendance familiale, poussant les autres à s’expatrier ou à réduire leurs prétentions salariales. Pour la première fois depuis longtemps et à l’exception d’une minorité, des jeunes plus diplômés que leurs parents font moins bien qu’eux socialement. La cause de ces revirements : « un choix sociétal délibéré ou non de conserver les acquis de la génération qui a cueilli les fruits de la croissance au détriment des intérêts de la suivante. […] Les acquis […] furent conquis au prix de politiques dont la soutenabilité sur le long terme est devenue problèmatique dès lors que le régime de croissance ne permet plus de porter le fardeau des excès passés. »
A la fin de son étude Louis Chauvel présente deux voies possibles, celles des classes moyennes au départ semblables de l’Argentine et de la Suède. En Argentine une paupérisation généralisée a provoqué la fusion des classes moyennes et des classes populaires, tandis qu’en Suède la mise en place d’un « système social responsable […] au terme de renégociations et adaptations aux formes nouvelles de concurrence internationale » a permis le maintien d’une « classe moyenne immense qui représente la quasi-totalité de la population. »
L’auteur propose en conclusion deux pistes de réflexion : la place du travail et le contenu du système éducatif français. La France est à la croisée des chemins et le sort des classes moyennes est central car « leur dérive pourrait devenir demain le cauchemar de tous ».

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Publié le 23 octobre 2006, dans politique et société, et tagué , . Bookmarquez ce permalien. 9 Commentaires.

  1. L’autre point commun avec les années 30, tel que l’entame du post le suggère, c’est cette critique absolue du libéralisme. Le libéralisme n’est pas parfait mais cela faisait très longtemps qu’il n’avait pas été rejetté en bloc. On connait la suite…

  2. n’ayant pas encore lu le bouquin, je réagis sur un point de détail, en tant que statisticien puriste 🙂 : avec 0,5% de gain de pouvoir d’achat par an, il double en 139 ans et non 200.

    Pour attendre 200 ans, il faudrait que le gain annuel soit de 0,35%. Oui, je sais, ça ne change rien à l’argumentation … car 0,35 ou 0,5% de gain de pouvoir d’achat, c’est moins que l’épaisseur du trait (sait on définir le pouvoir d’achat d’une façon qui garde le même sens d’une année sur l’autre, à moins de 0,5% du sens près ? non).

  3. Sur le fond, au passage, l’allusion historique de polluxe et FaTraPa me semble tout à fait judicieuse. La crise de 1929 a été le constat de faillite du capitalisme financier libéral mondialisé, après environ 50 ans de ce modèle (malgré l’entêtement – « Prosperity is round the corner » – du président Hoover, 1932).

    Les conséquences de cette crise ont conduit à la recherche d’alternatives comme le capitalisme militariste d’Etat (Allemagne), mécanisme tragique, et plus tard la reconstruction planifiée, avec une économie étroitement liée au pouvoir d’Etat (France de 45 au début des années 70). Depuis, la leçon semble avoir été oubliée – il est vrai que les technologies ayant complètement changé, les leçons de l’ancien capitalisme ne valent qu’en partie pour le nouveau.

  4. Oups ! Je corrige l’erreur…

  5. Intéressant, faut que je le lise.
    Tenez, pas mal cette comparaison entre la Suède et l’Argentine… Je ne me souviens plus lequel de ces deux pays a suivi à la lettre les recommandations des très libérales institutions que sont le FMI et la Banque Mondiale ?

  6. Don Sévérino

    Sincèrement, j’ai trouvé cet ouvrage totalement invraisemblable. Déjà, la grille de lecture que constitue les classes sociales est carrément obsolète dans notre société, et l’auteur le reconnaît lui-même quand il explique qu’il se trouve bien contraint d’opérer un découpage des plus arbitraires qui conduit à regrouper des individus qui n’ont rien à voir. Par ailleurs, il est plus que paradoxal que l’auteur s’autorise vers la fin des comparaisons internationales après avoir fait valoir dans son premier chapitre que le concept de classe moyenne était très variable d’un pays à l’autre.

    Le discours sur les classes est très à la mode, mais c’est un discours totalement superficiel. Comme le fait remarquer un commentateur sur : touvabien
    Je vous conseille plutôt de lire des essais beaucoup plus ponctuels, comme celui d’Eric Maurin sur la ségrégation urbaine, dans la même collection. La sociologie raconte n’importe quoi quand elle entreprend de traiter de la société en général. Elle n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’attaque à des thèmes précis.

  7. Merci pour le lien. Je suis d’accord avec le commentateur qui dit qu’une classe existe à partir du moment où elle en a conscience, ce qui est le cas des classes moyennes auquelles un grand nombre de personnes ont le sentiment d’appartenir. Cela leur confère une existence en terme de représentation ou de concept, l’existence en soi n’ayant pas de sens en effet.

  8. J’ai lu le bouquin de Chauvel et, comme d’ailleurs de nombreux bouquins de sociologues Francais, je l’ai trouve non scientifique et globalement sans interet.

    Ce qui veux dire que sa demonstration est bati sur des faits discutables (je suis a peu pres sur que la hausse du pouvoir d’achat d’apres l’INSEE n’est pas de 0.5% par an) et une semantique imprecise. Par exemple il confond promotion sociale (notion relative) et amelioration du niveau de vie (notion absolue), et une analyse peu rigoureuse des conditions historiques qui ont permis les 30 glorieuses et qui sont fort heureusement non renouvelables.
    Il en tire des conclusions erronées sur les causes du marasme intellectuel actuel mais qui satisfont parfaitement ce qu’il veut demontrer. A savoir que les Maitres de Conf. de 35 ans sont maltraités par leurs parents.

    Nombriliste, il n’a qu’a aller en Angleterre, comme le font d’ailleurs de plus en plus de jeune Francais (ou en Espagne). La cause de cette mefiance de la jeunesse n’est pas dans un quelconque liberalisme financier (???) mais dans le maltuthianisme corporatiste de la societe Francaise. En fait on pourrait assez aisement argumenter que seul la destruction creatrice liberale ouvre suffisament d’opportunités a ceux qui ont la volonté necessaire pour generer une véritable promotion sociale. La situation actuelle de ce pays, hierarchiquement ordonnée par les concours passés a 18 ans ne fait que pérenniser l’ordre etabli.

    J’avoue que je ne montrerais pas ce livre sur les malheurs de la jeunesse actuelle a mon pere il risque de chopper une crise cardiaque a force de ne pouvoir s’arreter de rire.

    Quand au classe moyennes, j’ai cru comprendre qu’apres avoir essayé de les definir, on pouvait sagement conclure qu’il s’agissait essentiellement d’une commodite de langage.

  1. Pingback: la réforme fiscale de la dernière chance « le blog de polluxe

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