la vérité qui fâche

Branle-bas de combat dans le monde musulman qui condamne, de l’Indonésie à l’Egypte en passant par Paris, les « insultes », les propos « offensants », « provocateurs » du pape sur l’islam  : le Parlement pakistanais a même adopté à l’unanimité une résolution les condamnant et exigeant des excuses du souverain pontife. Quant au CFCM il a demandé au Vatican de s’expliquer…
Qu’a donc dit le pape de si choquant ?
Revenons à la source. Le 12 septembre, à l’université de Ratisbonne devant des scientifiques, le pape a prononcé un discours qui porte sur le rapport entre foi, raison et science. Pour lui il n’y a pas de contradiction entre foi et raison : le christianisme même est issu de la convergence entre la philosophie grecque et le message biblique et c’est en cela qu’il est un fondement de l’Europe. C’est aussi ce qui le différencie de l’islam. Pour entamer ce discours d’ordre théologique et philosophique il cite un dialogue du 14e siècle entre un empereur byzantin chrétien, alors menacé par l’armée ottomane, et un érudit persan musulman : « Montrez-moi ce que Mahomet a apporté de nouveau. Vous ne trouverez que des choses mauvaises et inhumaines, comme le droit de défendre par l’épée la foi qu’il prêchait. Dieu n’apprécie pas le sang et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est le fruit de l’âme, non du corps. Quiconque veut amener quelqu’un à la foi doit être capable de bien parler et de raisonner correctement, il n’a pas besoin d’utiliser la violence ou les menaces. Pour convaincre une âme douée de raison, nul besoin d’un bras fort, d’armes ou d’autres moyens permettant de menacer une personne de mort. »

C’est une condamnation de la violence et de la guerre sainte comme contraire à Dieu qui a donné la raison à l’homme. L’islam peut se sentir visé par cette citation que le pape qualifie de « brusque » et qui sert de point de départ au raisonnement sur la raison, mais il ne constitue pas le sujet principal du discours (Authueil voit cependant dans l’utilisation de cette citation un message codé aux autorités turques qui maltraitent la minorité chrétienne). Pour Benoît XVI il y deux périls qui menacent le monde actuel : d’un coté l’athéisme, le positivisme qui séparent foi et raison, de l’autre le fanatisme religieux qui use de violence.

Le parlement pakistanais estime que « les remarques péjoratives du pape sur la philosophie du djihad et le prophète Mahomet ont blessé les sentiments du monde musulman ». Un imam de Bagdad dit : « l’islam est une religion de tolérance et les propos du pape montrent qu’il n’a pas une connaissance suffisante de l’islam ». En France l’UOIF affirme : « Il n’y a aucun amalgame à faire entre l’islam et la violence, entre l’islam et l’extrémisme » (cités par Le Monde), vieil antienne…
Le Vatican tente de calmer le jeu en disant que le pape « n’avait pas l’intention de se livrer à une étude approfondie sur le jihad et sur la pensée musulmane dans ce domaine, et encore moins d’offenser la sensibilité des croyants musulmans. […] Ce qui tient au coeur du pape est une claire et radicale réfutation de la motivation religieuse de la violence ».

Là aussi, comme dans l’affaire des caricatures, les réactions outragées du monde musulman sont à la mesure du fanatisme qui y progresse et surtout du déni de réalité : il ne supporte pas le miroir qu’on lui tend, car au delà des aspects théologiques, l’islam a aujourd’hui un problème avec la violence comme en témoignent les attentats suicides, la valorisation des martyrs, les églises brûlées ou les diatribes haineuses contre les « infidèles »… Les autorités musulmanes feraient mieux de le reconnaître et de l’affronter au lieu de flatter les foules en défendant l’islam à la moindre critique, apportant ainsi de l’eau au moulin des islamistes pour qui l’islam est agressé. C’est en interne que le problème de la violence devrait se régler et non pas en essayant de casser le miroir…

Bien sûr coté occidental (sans doute par souci d’honnêteté intellectuelle ou pour laisser une chance aux modérés) on relativise le problème en citant Averroès ou le passé inquisiteur et croisé de l’Eglise. Certes. Mais le problème c’est aujourd’hui qu’il se pose et même s’il y a des courants intégristes dans le christianisme, cela est sans commune mesure : en imitant Staline je dirais «  le pape, combien de kamikazes ? »

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Publié le 15 septembre 2006, dans politique et société, verbatim, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 14 Commentaires.

  1. Il faut donc nous méfier de ceux qui cherchent à nous convaincre par d’autres voix que celle de la raison.
    Primo Levi

  2. Il faut sans doute voir dans la production de cette affaire d’une part l’effet de la concurrence entre leaders d’un monde musulman que l’on sait excessivement fragmenté, et ou chacun surenchérit sur son adversaire direct, et de l’autre le fonctionnement de cette mécanique de l’indignation qui se déclenche au plus infime prétexte, comme récemment avec la définition de la colonisation par le Petit Robert, et, faute de combustible, s’arrête aussitôt.
    Tout cela n’est que spectacle alimentant la presse, laquelle s’en nourrit d’ailleurs fort bien en titrant sur les réactions de ce « monde musulman » qui existe encore moins que le chrétien, et alors que je suis persuadé que 99 % des gens de confession musulmane, sur le fond, se moquent bien de cette histoire.

  3. Il est évident que la réaction du monde musulman est complètement disproportionée. Pourtant, je ne suis pas certain qu’elle suffise à justifier la citation de Benoît XVI. Je me demande ce qui ce serait passé si le souverain pontife avait utilisé une citation anti-judaïque (il est aisé d’en trouver chez les théologiens de l’époque) et je sais que, protestants, nous n’avions pas vraiment apprécié que la cardinal Ratzinger écrive que les protestants n’étaient pas des Eglises mais des assemblées en communion imparfaite avec la seule véritable Eglise…
    Bref, je ne pense pas que les propos de Benoît XVI soient une simple maladresse, ils témoignent surtout de la volonté de poser des limites à l’ouverture (ceci dit, ce n’est pas forcément un mal de poser les différences, mais mieux vaut le faire dans l’auto-critique et le respect de l’autre…)

  4. Que ce serait-il passé si le pape avait utilisé une citation anti-judaïque, anti-protestante ou anti-boudhique ? Sûrement un échange de communiqués, de déclarations pour marquer le désaccord et sans doute des échanges vite apaisés par les regrets du pape, bref un dialogue entre gens civilisés mais pas de manifestations violentes… Je vois mal les protestants par exemple brûler l’effigie du pape en place publique ou appeler à la vengeance… Le problème ce n’est pas le pape ou sa volonté de poser les différences, le problème c’est la radicalisation de l’islam.
    Comme a dit Umberto Eco : “Le pape aurait pu énoncer le théorème de Pythagore, et il y aurait eu quelqu’un capable de démontrer que c’était une attaque raciste.

  5. Eric, vous écrivez « ces propos témoignent surtout de la volonté de poser des limites à l’ouverture ». S’agit-il de limites ou de fondements pour un dialogue ? Bases qui peuvent être réfutées, d’ailleurs. Et quand B16 évoque Dun Scott (en opposition à St Thomas d’Aquin), n’évoque-t-il pas aussi cette tentation de la théologie ?

  6. Si le Pape avait proféré des propos antijudaïques, je ne pense pas que les rabbins auraient incendié les églises palestiniennes… ils auraient répondu par la controverse. C’est assez cocasse de voir certains dignitaires religieux musulmans rappeler que l’Islam est une religion de paix tout en pronant la violence….

    Pour ce courant rigoriste, il ne peut pas y avoir de raison, d’analyse critique des textes, car le Coran a été reçu de Dieu par l’intermédiaire de Mahomet TEL QUEL. Il ne souffre pas la critique, car remettre en cause le texte (même dans ses aspects les plus arrièrés), c’est remettre en cause Dieu. J’ai eu l’occasion de discuter avec des musulmans dits modérés et malgré leur « modernité » dans leur vie quotidienne, l’attachement à la lettre du texte reste très important.

    Effectivement, comme le soutient Polluxe, de tous les intégrismes religieux, l’intégrisme musulman reste le plus dangereux ; il ne faut pas oublier que le taliban Ahmadinejad prépare sa bombe nucléaire avec l’aval de l’ONU (et du président Chirac). Nous ne sommes plus entre gens de raison à l’époque de la dissuasion nucléaire. S’il la prépare, ce n’est pas pour la remiser dans un bunker.

  7. Anna, Polluxe, j’ai bien dit au commencement de mon commentaire que la réaction du monde musulman était complètement disproportionnée. Ma question voulait surtout montrer qu’en revanche la colère des musulmans était justifiée (pas les moyens d’expression de cette colère).
    Mongka, je suis assez d’accord, poser les différences est nécessaire à un dialogue mais la manière dont B16 les a posé ne favorise pas vraiment ce dialogue.
    Polluxe, c’est bien parce que le problème est la radicalisation de l’Islam que les propos de Benoît XVI me paraissent injustifiables : je crois que la lutte contre cette radicalisation ne passera pas par un représentant du christianisme, ni par des athées mais uniquement par les musulmans modérés et ouverts au dialogues. Il y en a (voir par exemple la réaction de Mohad Alili, recteur de la mosquée d’Aix) Ils sont sûrement trop peu nombreux et trop peu influents à notre goût. Mais la seule chose que nous puissions faire pour les aider c’est de leur donner une légitimité. Or la déclaration de B16 leur plante une véritable épine dans le pied en attisant les haines et la paranoïa et en donnant une assise encore plus grande au radicaux (vous voyez bien combien les infidèles nous haïssent). De la part d’une personne aussi médiatique que le pape, c’est injustifiable.
    Quant à la citation de Ecco, elle est fausse tout simplement. C’est la première fois depuis longtemps que les propos du pape suscitent un tel tollé et sur l’accord fondamental entre foi et raison, de nombreux théologiens plus connus ont écrit bien des choses sans mentionner l’Islam. Pourquoi donc être allé chercher justement cette citation ?

  8. Et pourquoi pas ? Pourquoi le pape devrait-il se censurer ? Cette citation, qu’il qualifie lui-même de « rude » et d' »abrupte » a été sortie de son contexte et son discours a été mal compris, cela ne rend pas pour autant ses propos « injustifiables ». Il ne faut pas inverser les responsabilités. Le pape a même exprimé des regrets, mais manifestement cela ne suffit pas, preuve s’il en est que le problème n’est pas là. Le cardinal Lustiger l’a bien perçu : « Le sommer de se récuser sur un jugement qu’il n’a pas porté, c’est mépriser un ami. Ceux qui exigent des excuses n’ont pas lu le discours, ou ne l’ont pas compris, ou traduisent en défi politique, le plus humiliant possible, les termes d’un débat qui se voulait courtois. Si le jeu consiste à déchaîner la vindicte des foules sur des mots qui ne sont pas compris, alors les conditions du dialogue avec l’islam ne sont plus réunies. »
    Se censurer à l’extrème sous prétexte de l’existence d’un islam radical serait vain et pourrait même conforter celui-ci en lui laissant le champ libre. Il ne faut pas se laisser impressionner par les manifestations violentes et adapter nos discours à l’intolérance des autres. Je suis d’accord avec la réaction de l’UE (rapportée par La Croix) : « La Commission européenne a souhaité lundi que les réactions dans le monde musulman au discours « théologique » du pape Benoît XVI en Allemagne soient « proportionnées« , fondées « sur ce qui a été vraiment dit » et non « sur des citations délibérément sorties de leur contexte« . [Elle] a jugé condamnable toute réaction qui viserait à mettre en cause la liberté de parole, « pierre de touche » des valeurs européennes « de même que le respect pour une religion quelle qu’elle soit » ».

  9. C’est bien là que nous sommes en désaccord. Pour moi c’est justement le contexte qui rend les propos du pape « injustifiables ». Quelle est l’utilité en plein milieu d’un discours sur la foi et la raison de placer une citation anti musulmane ? Comme je pense que Benoît XVI est un homme intelligent, je pense qu’il y a provocation délibérée. Si au cours d’une discussion sur la religion et la violence par exemple, le pape avait pointé l’ambiguïté de la relation du monde musulman à la violence, j’aurais personnellement été d’accord (à condition qu’il pointe aussi la violence chrétienne)…
    Pour ma part, je ne dis pas que Benoît XVI doive présenter des excuses (et je ne m’attend pas çe qu’il le fasse), je relève simplement qu’il n’a certainement pas agi à la légère… Il n’a pas à se censurer, d’accord, mais alors qu’il ne se présente pas comme un homme d’ouverture et de dialogue et qu’il ne joue pas la surprise… L’affaire des caricatures rendait évidente une telle réaction. Triste, insupportable, mais évidente…
    Après que vous estimiez qu’en tant que politique, Benoît XVI ait eu raison de lancer ce pavé dans la mare, c’est votre droit. Pour ma part en tant que chrétien, j’estime que c’est indigne de la part du principal représentant d’une Eglise chrétienne, il y a d’autres manières d’ouvrir un dialogue sur un sujet grave…
    Il est bien sûr possible que je me trompe et qu’il s’agisse d’une véritable maladresse mais alors là c’est un lapsus qui révèle le manque le plus complet de considération pour l’autre…

  10. C’est le monde à l’envers… Le contexte voudrait surtout que l’on ne s’acharne pas sur le pape. « injustifiables », « provocation délibérée », « indigne » : je trouve ces mots exagérés et injustes pour un homme qui est somme toute, comme le dit Sorman, tombé dans le piège islamiste. « à condition qu’il pointe aussi la violence chrétienne » : les chrétiens devraient arrêter de se flageller…
    Comme conclut Lustiger : « Ce serait très inquiétant si la discussion ne se limitait plus qu’à des mots convenus. Je trouve enfin avilissante l’attitude des pêcheurs en eaux troubles qui, dans des pays occidentaux, profitent de la circonstance pour accabler le pape sans réfléchir aux enjeux de fond.»
    Enfin pour les férus de théologie, je renvoie au billet de Plunkett et pour les mécréants comme moi au billet de Hugues.

  11. Si le pape s’excuse, il sera tombé dans le piège musulman. S’il avait été interrogé sur l’Islam et la violence par des musulmans sur l’Islam et la violence il serait tombé dans le piège musulman. Là on peut à la rigueur dire qu’il est tombé dans le piège médiatique en oubliant que ses propos serait connu par d’autres que par ceux qui écoutaient son discours…
    Quant à reconnaître les violences chrétiennes, il ne s’agit pas de se flageller, simplement d’être honnête et de balayer devant sa porte, ou pour prendre une parole qui nous est chère « d’enlever d’abord la poutre de son oeil avant de se préoccuper de la paille de l’oeil de son voisin ». Même si, sur la violence, je vous l’accorde,la paille serait plutôt dans notre oeil et la poutre dans celui du voisin…
    Trois citations de théologiens, protestants ceux-là sur mon blog. Si ça vous intéresse

  12. L’Européen que je suis apprécie le communiqué de la Commission tel que cité par polluxe dans son commentaire !

  13. well
    bon je serais bref, tout a été dit sauf une chose rapidement sur le sujet :
    on a le droit de penser tout ce qu’on veut mais … le dire, il faut parfois être diplomatique.
    oui les attaques contre le pape sont politiques, l’atmosphère dans le monde arabe est exangue, la situation est assez tendue à cause comme vous savez des différents conflits, Palestine, Irak, Liban mais force est de constater qu’actuellement il y a 2 dynamiques dont la dynamique fondamentaliste sunnite au Koweit, Jordanie, Egypte , Palestine qui ont plus ou moins gagné les dernières élections.
    bref ces critiques sont un slogan politique de ces partis-religieux qu’ il faut comprendre par rapport aux conflits et aux différentes influences qui se combattent.

  14. Apparemment le pape peut se rassurer en se disant qu’il a un point commun avec les musulmans : il n’aime pas les athées. Ce sont les athées qui ne demandent rien à personne, ne cassent pas les pieds avec leurs dogmes et veulent juste qu’on les laisse tranquilles… et ce sont eux la menace ?
    C’est une blague ou quoi ?

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