le piège des mots

J’ai toujours été frappée, sinon agacée, par les exagérations qui consistent à mettre sur le même plan ou à assimiler entre eux des phénomènes très différents, que ce soit dans les discours, dans les slogans ou dans les images. Ce type de rhétorique est largement répandu à l’extrême-gauche. Récemment il y a eu Sharon=Hitler, Sarkozy=Le Pen et ces temps-ci Sarkozy=Pétain ! (Tiens il y avait longtemps qu’on l’avait pas ressorti celui là… un retour en « grâce » ?). Le slogan réducteur le plus célèbre restant celui de 68, CRS=SS !
Est-il utile de préciser que si tel avait été le cas les étudiants n’auraient même pas eu le loisir de manifester ? Ce type de technique a pour but de forcer l’adhésion : comment peut-on choisir Sharon s’il équivaut au pire dictateur que l’Europe ait connu ? On est sommé de choisir le seul bon camp possible, celui des manifestants qui arborent ce slogan. L’effet pervers – assez répandu dans le monde occidental – c’est que tout semble se valoir, qu’il n’y a plus d’échelle de valeur et que rien ne mérite d’être défendu ; à quoi bon par exemple défendre la démocratie si elle équivaut à une dictature. Comme si les démocraties se devaient d’être parfaites pour être défendues… « La civilisation démocratique est la première dans l’histoire qui se donne tort, face à la puissance qui travaille à la détruire » disait Jean-François Revel. Les adversaires des démocraties occidentales l’ont bien compris qui mettent systématiquement le doigt sur leurs défaillances. Car elles ne sont pas parfaites. Mais malgré leurs défauts elles ne sont pas réductibles aux dictatures du fait même de l’existence de contre-pouvoirs et d’opposants en leur sein.

Une autre technique proche et assez utilisée est l’intimidation. Dans les années 50 (dixit my father) quand on n’était pas d’accord avec des communistes ils n’hésitaient pas à vous traiter de « fasciste ». Aujourd’hui l’insulte suprême serait plutôt « raciste » pour les uns, « antisémite » pour les autres. L’effet est garanti, la personne est dé-crédibilisée, littéralement sidérée, car on joue sur la culpabilité en l’assimilant à un mal absolu : ces mots sont chargés d’histoire, derrière eux se profilent les génocides perpétrés pendant la 2nde guerre mondiale. Une forme d’anathème.

Enfin il y a la dissimulation. Comment se fait-il que des organisations ou des sites pacifistes, pour la non-violence ou anti-guerre se focalisent sur Israël et les Etats-Unis sans jamais critiquer les autres belligérants ? En fait ils sont anti-israéliens, anti-américains ou pro-arabes. Pourquoi pas. Mais là aussi on cherche à forcer l’adhésion, en utilisant la paix et la non-violence comme façade : qui peut légitimement se targuer aujourd’hui d’être pour la violence et contre la paix ? On trouve peu ou prou la même chose dans certains mouvements anti-racistes. Comme disait Desproges : « J’adhérerai à SOS-racisme quand ils mettront un S à racisme. Il y a des racistes noirs, arabes, juifs, chinois et même des ocre-crème et des anthracite-argenté. Mais à SOS-Machin, ils ne fustigent que le Berrichon de base ou le Parisien-baguette. C’est sectaire. (…) Mais attention, il ne faut pas me prendre pour un suppôt de Le Pen sous prétexte que je suis contre tous les racismes. »

Publié le 13 septembre 2006, dans BEST OF, mots, politique et société, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 9 Commentaires.

  1. Excellent billet aux accents assez « PhilipeValiens ».
    Une petite remarque cependant : je ne pense pas que la technique de l’assimilation soit principalement utilisée pour disqualifier l’adversaire mais peut-être plus pour se légitimer. Déformer la réalité pour pouvoir s’offrir un beau rôle de résistant bien peur et bien courageux.

  2. Le plus inquiétant dans les assimilations entre les CRS et les SS ou les Juges d’instruction et la Gestapo ou le retour des clandestins dans leur pays et la déportation des Juifs, c’est que leurs auteurs, sans le savoir ou sans le vouloir – à moins qu’ils ne le veuillent ardemment -, en arrivent à atténuer l’horreur des SS, de la Gestapo, de la déportation des Juifs. Car, si les SS n’étaient que des CRS (id des forces de police d’une République démocratique), on ne comprend pas pourquoi ils sont présentés comme des fauves ou des brutes ou comme le mal absolu ; on ne comprend pas non plus pourquoi des gens se plaignent d’avoir été arrêtés par une police démocratique, etc. A force d’assimiler tout au Mal absolu, c’est le Mal absolu que l’on absout.

  3. Il y a à mon avis plusieurs raison à ce « piège des mots » (encore cette idée présuppose que les mots aient un sens à-priori).
    Communautarisation d’abord. Se rassembler c’est faire du collectif qui s’identifie comme étant différent des autres. Et donc forcément les autres sont mis dans le même paquet. Les militants (surtot à l’extrème gauche) abordent beaucoup la politique par le biais du jugement moral. Les critères d’identification et d’exclusion seront donc moraux (on tirera donc l’adversaire vers le mal). Que cela concerne surtout l’extrème gauche, ce n’est pas tout à vrai. L’extrème droite manie cette rhétorique de la même façon. Les militants des partis de gouvernement n’ont pas tout à fait la même approche de la politique parce que justement ils sont (ou ont été) au pouvoir. Ce qui ne veut pas dire qu’ils n’utilisent pas les mots et leur opposition à leur avantage. Ainsi réalisme versus idéologie. Les réalistes ne pensent pas le monde, ils le voient comme il est (même si cette idée de réalisme est remise en cause par toutes les sciences humaines, sans compter les philosophes des sciences). De même ont ils bien saisi que certains mots passent mieux en France : les conservateurs seront alors ceux qui s’accrochent à leur 1000 ou 1500 euros par mois et qui réfusent les réformes qui les fragiliseront encore plus.
    Chacun ses pièges.

  4. Très bon billet ! Il a l’honneur d’être mon « lien rexistant du jour » du 15 septembre, envoyé à ma newsletter.
    Cordialement.
    Adrien le Vulnérable

  5. Je ne peux qu’être d’accord avec tout ça ! C’ets le nouveau terrorisme intellectuel !
    Il est impossible d’être nuancé, de proposer des opinions qui ne soient pas calquées sur le modèle « homologué » du moment.
    Concernant le racisme, j’ai justement ouvert un débat sur mon blog, ici : le-racisme-un-instrument-super-efficace

  6. Encore un chouette article. Quel style! Quand je pense que Le Monde publie des tribunes d’un niveau cm2 à côté… Et l’on s’étonne que la France soit le pays où les blogs sont les plus nombreux : vu la médiocrité de notre presse d’opinion comparée aux blogs, ce n’est guère étonnant.

  7. Merci beaucoup pour ce compliment.
    Sur le sujet des blogs et des journalistes voir l’article de Sylvain Attal.

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