du totalitarisme…

Dans un article du Figaro, Thierry Wolton apporte deux éléments intéressants à propos du totalitarisme. Il mentionne le fait qu’une idéologie totalitaire peut bénéficier de l’adhésion populaire – élément qui a son importance s’il s’agit de la combattre – et parle à son sujet de « religion séculière » ce qui renvoie au débat d’historiens déjà cité dans un billet précédent : les régimes totalitaires du 20e siècle (fascisme, nazisme, communisme) ont fonctionné comme des religions (textes « sacrés », dogme, aspect mystique…), d’où une certaine concurrence avec celles-ci, et les historiens se posent la question de savoir s’ils les ont remplacées ou s’ils restent de nature profane… Force est de constater que pour l’islamisme la question ne se pose plus, puisque cette idéologie réussit à faire la synthèse des deux, d’où peut-être son succès :

Les idées d’Hassan al-Banna, le fondateur des Frères musulmans et le maître à penser de l’islam fondamentaliste, sont apparues en même temps que les autres idéologies totalitaires du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale. On y retrouve le fond commun à toutes les pensées totalitaires : anti-occidentalisme, antilibéralisme, anti-individualisme et une explication globale du monde, de son fonctionnement et de sa destinée, en l’occurrence par la gnose islamiste.

Ce n’est pas un hasard si les islamistes ont embrasé les sociétés musulmanes dans les années 1970 quand les conditions socio-économiques ont été favorables à l’expansion de leur idéologie. Exode rural, urbanisation massive, boom démographique, alphabétisation des jeunes, tous ces bouleversements les ont servis. Ils y ont puisé leur énergie, ils y ont trouvé leurs militants en offrant un débouché idéologique à ceux qui se sentaient déboussolés par la poussée de la modernisation. Comme hier le communisme et le fascisme, l’islamisme sert de refuge dans un moment de transition où sont bousculées les hiérarchies, les solidarités traditionnelles. La religion des oulémas, des docteurs de la loi, avait du mal à suivre les transformations en cours. La nouvelle génération d’islamistes a considéré qu’elle n’avait plus besoin d’eux pour commenter les textes sacrés, et elle a cultivé sa vision politique de l’islam. À l’intérieur des pays musulmans comme à l’extérieur, dans les communautés éparpillées dans le monde, l’expansion de l’islamisme a correspondu au phénomène de globalisation, elle en a été, en quelque sorte, la réponse.
Pour faire face à la destruction des sociétés traditionnelles, l’idéologie islamiste propose en effet de refonder une communauté imaginaire (utopique) où les identités qu’elle permet de (re)construire n’ont plus besoin de territoires. Une planche de salut pour des individus déracinés et acculturés.

En tant qu’idéologie totalitaire, le communisme visait à atomiser les individus en les arrachant de leurs racines sociales, politiques, culturelles, voire familiales, pour mieux les dominer, les contrôler. L’islamisme, lui, propose des repères (codes) à des individus déjà déracinés. La démarche est différente mais le résultat est le même : il s’agit dans les deux cas d’unir par des sentiments identitaires – la communauté socialiste, la communauté des croyants – des personnes isolées, de donner sens à leur communauté grâce à un mythe absolu et exclusif, le parti ou la Oumma. Pour cette raison, l’islamisme tient de l’idéologie politique et non de la croyance religieuse.

Thierry Wolton, L’islamisme ce nouveau totalitarisme, Le Figaro, 6 sept. 2006

Publié le 8 septembre 2006, dans politique et société, verbatim, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Je me souviens d’un documentaire TV très intéressant sur l’Arabie Saoudite ; il expliquait comment la société bédouine avait été bouleversée par l’arrivée des pétrodollars et par la même de la modernité. L’installation de la première antenne TV dans les années 60 avait suscité une violente manifestation qui avait réprimé dans le sang. On connaît la suite…
    Conclusion: ils ne méritent pas leur pétrole!

  2. C’est Kissinger qui avait dit : « le pétrole est une affaire trop sérieuse pour la confier à des arabes » 😉

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