drôle de guerre

Drôle de guerre où celui qui a imposé le plus de dommages à l’adversaire se considère comme perdant – « seuls 30 % des israéliens estiment que leur pays a gagné cette guerre » (Le Monde, 17-08-06) – tandis que celui qui en sort nettement diminué, se considère comme gagnant. Sans doute faut-il mettre cela en rapport avec leurs objectifs respectifs : contre toute attente le Hezbollah a tenu un mois, n’envisage pas de désarmer contrairement à la résolution 1701 de l’ONU – ça cela ne surprend personne – et reprend en main le Liban Sud en aidant la population avec l’argent de l’Iran… Quant à l’armée du Liban elle rentre au Liban Sud sur de vieux camions en faisant le signe de la victoire alors qu’elle n’a pas combattu !
Drôle de guerre que cette guerre asymétrique où les Etats et leurs armées conventionnelles sont peu efficaces contre des groupes non étatiques qui utilisent des stratégies de guérillas mais aussi de guerre « psychologique » via les médias. Al Manar, la télé du Hezbollah, et Al-Jazira sont particulièrement douées à ce jeu là qui consiste à passer en boucle des images de victimes arabes, véritable haine cathodique comme dit Douda, victimes d’Israël, des américains, le « grand Satan », ou de l’Occident en général, les « Croisés ».
Choc de civilisations ? Pas vraiment, propagande plutôt, pour unir les « frères musulmans » contre l’ennemi commun. Mais quel ennemi au juste ? Le véritable ennemi, comme le dit Philippe Val dans le dernier éditorial de Charlie Hebdo, Pourquoi le Grand Satan n’est pas chinois, c’est la conception démocratique du gouvernement et les libertés individuelles qui vont avec :

Un détail, qu’à ma connaissance personne ne relève, devrait nous convaincre qu’effectivement le monde non démocratique est en train de constituer un ensemble stratégique cohérent : alors que le parti communiste chinois est athée et que la Chine opprime sans pitié les musulmans ouïgours de ses marches de l’Ouest, alors que la Russie massacre allègrement les musulmans tchétchènes, jamais le discours des djihadistes divers, de Ben Laden, des leaders du Hezbollah, du Hamas, des Frères musulmans ou d’Ahmadinejab, ne fait allusion à l’ennemi russe ou chinois. Et pour cause. Ce ne sont pas leurs ennemis. ils partagent avec eux la même conception non démocratique du gouvernement des peuples, et ça passe au dessus des convictions religieuses, qui ne sont qu’un moyen parmi d’autres d’arriver à l’essentiel : l’exercice d’un pouvoir totalitaire.
[…] La Russie et la Chine font semblant de n’être que spectatrices du conflit épuisant qui est en train de se nouer entre les Etats démocratiques et l’islamisme. En réalité, elles s’arrangent, dans les instances internationales, et notamment au Conseil de sécurité, pour apparaître aux yeux des islamistes comme des protecteurs puissants. Les chinois sont bienvenus dans l’Algérie de Bouteflika qui est en train de réislamiser l’Algérie […]. Les russes viennent de signer un important contrat d’armement avec l’Iran. Chavez aura l’honneur de la première visite officielle d’Ahmadinejab en Amérique latine.
[…] A l’intérieur des pays, évidemment, tout n’est pas si simple. Dans les pays totalitaires, islamiques ou non, des forces démocratiques travaillent, mais elles sont réduites à l’impuissance par l’absence de solidarité internationale face à l’impitoyable répression qu’elle subissent. Et dans les pays démocratiques, des mouvements politiques divers, d’extrême gauche et d’extrême droite, sont désormais prêts à mêler leurs voix pour signifier qu’ils préfèrent Téhéran à Washington. Au passage, les démocraties, qui ne croient plus guère en elles-mêmes, sont avant tout menacées par les concessions qu’elles sont prêtent à faire pour gagner un temps qu’en réalité elles perdent. L’exemple anglais est frappant. Le pays le plus « tolérant » avec les extrémistes religieux [cf. le « Londonistan »] est en passe d’en devenir la principale victime. Blair, qui a cru bon de faire l’honneur à Tariq Ramadan de le conseiller pour ses relations avec l’islam, vient d’être récompensé par un complot terroriste d’une ampleur qui devrait lui servir de leçon.

Blair devrait peut-être retrouver l’esprit de Churchill qui disait « un conciliateur c’est quelqu’un qui nourrit un crocodile en espérant qu’il sera le dernier à être mangé  »…

Publié le 20 août 2006, dans politique et société, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 4 Commentaires.

  1. polluxe « celui qui en sort nettement diminué, se considère comme gagnant. Sans doute faut-il mettre cela en rapport avec leurs objectifs respectifs » : tout à fait d’accord. Les trois soldats israëliens kidnappés et qu’il s’agissait de délivrer, sont toujours à Gaza et au Liban.

    polluxe « les Etats et leurs armées conventionnelles sont peu efficaces contre des groupes non étatiques qui utilisent des stratégies de guérillas mais aussi de guerre “psychologique” via les médias » : tout à fait. Plusieurs billets intéressants là-dessus sur http://www.ludovicmonnerat.com .

    Ph. Val « … Le monde non démocratique est en train de constituer un ensemble stratégique cohérent : alors que le parti communiste chinois est athée et que la Chine opprime sans pitié les musulmans ouïgours de ses marches de l’Ouest, alors que la Russie massacre allègrement les musulmans tchétchènes, jamais le discours des djihadistes … ne fait allusion à l’ennemi russe ou chinois. Et pour cause. Ce ne sont pas leurs ennemis. ils partagent avec eux la même conception non démocratique du gouvernement des peuples, et ça passe au dessus des convictions religieuses … » : je suis persuadé que la « cause » n’est pas là. On a rarement vu dans l’histoire, les dictatures constituer des fronts communs de dictatures contre les démocraties [je devance le commentateur qui ferait une allusion godwinesque à Hitler / Mussolini, en notant qu’ils ont été adversaires jusqu’en 1935, et que Mussolini n’est entré en guerre qu’après la victoire hitlérienne]. Contrairement à ce qu’écrit Ph. Val, les djihadistes ont constamment soutenu les indépendantistes tchétchènes contre la Russie … Concernant al Qaïda, sa cause n°1 est la (re)conquête de l’Arabie Saoudite, et son ennemi n°1 les Etats-Unis qui y sont militairement fortement présents depuis 1991. Concernant la Hamas et le Hezbollah, leur ennemi n°1 est Israël qui occupe et colonise les terres palestiniennes, occupe une fraction du Liban, et bloque le retour des millions de réfugiés palestiniens, principalement entassés dans des camps au Liban et à Gaza. Cela me semble relever de la logique rationnelle d’intérêts locaux, non d’une haine antidémocratique plus ou moins irrationnelle.

  2. Je ne crois pas que Ph. Val ait voulu parler d’une alliance en bonne et due forme des dictatures mais d’une alliance tacite, d’un « ensemble stratégique cohérent » de fait. Tout dépend de ce que l’on entend par « front commun » mais en 1937 ce sont les avions italiens et allemands qui ont bombardé Guernica, apportant ainsi leur soutien à Franco.
    Al Qaïda, le Hamas ou le Hezbollah sont des mouvements panislamistes qui ont des intérêts locaux mais pas seulement ; ne voir dans leurs actions que la manifestation d’une « logique rationnelle d’intérêts locaux » est réducteur, c’est méconnaître l’aspect religieux, voire mystique, de ces mouvements et vouloir les faire entrer leur action dans une logique occidentale (ce qui peut être rassurant) ; l’union de la communauté des croyants (la oumma) n’est pas forcément à prendre au sens territorial du terme.
    Quant aux réfugiés palestiniens ils sont estimés à 4 millions, dont 1,3 dans des camps (cf. la documentation française) ; l’importance de ce chiffre est liée à la définition particulière de la notion de réfugié dont bénéficient les palestiniens : contrairement au reste du monde où le statut de réfugié est un statut individuel attribué à la personne déplacée, il est là attribué aussi aux descendants des réfugiés de 1948 qui étaient 750 000… Israël compte 7 millions d’habitants dont 2 millions d’arabes : on comprend aisément pourquoi elle bloque leur retour.

  3. Merci pour ces remarques qui précisent utilement la discussion !

    -> Tout à fait d’accord sur l’importance de la communauté mondiale des croyants (umma) pour l’ensemble des mouvements islamistes / djihadistes ; simplement, adhérer à cette communauté ne rend pas ennemi des démocraties en tant que telles (la très grande majorité des musulmans vit en démocratie).

    -> Tout à fait d’accord aussi sur le fait qu’Israël a des raisons légitimes pour refuser le retour des réfugiés ; ainsi que sur le fait que les réfugiés souhaitent légitimement revenir chez eux.

  4. -> En fait plutôt que de dire « ennemis des démocraties » il faudrait dire ennemis des démocraties ET des valeurs qui leurs sont associées, comme les libertés fondamentales, valeurs occidentales au départ et que ces mouvements exècrent.

    -> Les deux positions sont inconciliables. Vue de l’extérieur et de loin, la solution parait être le retour des « réfugiés » sur le territoire du futur Etat palestinien. En tous cas si l’on avait voulu rendre le problème insolvable, on n’aurait pas fait pire qu’en créant ce statut particulier, cette sorte de « droit du sang » du réfugié…

%d blogueurs aiment cette page :