Proche-Orient : c’est la guerre

Le Hezbollah s’avère plus coriace que prévu – d’ailleurs personne ne semble s’étonner que cette organisation ait pu construire des fortins à la frontière ou des bunkers à Beyrouth ! – et Israël envisage une offensive terrestre. Ses objectifs sont assez clairs : faire cesser les tirs réguliers de roquettes et sécuriser sa frontière nord en éliminant le Hezbollah du Liban Sud pour en faire une zone tampon contrôlée par l’armée libanaise ou une force internationale. C’est pas gagné…
De l’autre coté le Hezbollah, parti islamiste qui rêve de détruire Israël et de s’imposer au Liban, avec ses « parrains » la Syrie et l’Iran, indirectement mêlées à ce conflit. La Syrie parce qu ‘elle n’a pas renoncé à la « Grande Syrie » et voit le Liban comme sa zone portuaire, et l’Iran parce qu’il veut devenir la grande puissance régionale chiite dotée de l’arme nucléaire :

L’attaque du Hezbollah contre Israël, elle, est un tournant. Ici, il ne peut y avoir d’erreur de calcul : vu la réaction israélienne contre la bande de Gaza, le Hezbollah et ses deux parrains (l’Iran et la Syrie) savaient parfaitement que l’attaque serait suivie d’une nouvelle guerre du Liban. C’est donc ce qu’ils souhaitaient.
Le calcul de la Syrie est simple. Damas n’a jamais accepté son expulsion du Liban et cherche à y revenir.
[…] La clé de la situation actuelle est en Iran. Il est le seul acteur à avoir une stratégie cohérente où les considérations de court terme s’articulent sur une stratégie de long terme. Sur le court terme, il s’agit d’empêcher toute frappe aérienne contre ses installations nucléaires. Sur le long terme, l’Iran veut devenir la grande puissance régionale.
[…] Le régime iranien a donc délibérément choisi l’escalade, notamment avec les déclarations anti-israéliennes d’Ahmadinejad à l’automne 2005. Il a aussi choisi lui-même le terrain d’affrontement en profitant des tensions entre Israël et le Hamas, tout en gardant un profil beaucoup plus bas sur ses frontières proches (Irak, Afghanistan), où de toute façon le temps joue pour lui.
[…] L’idée est plutôt de délibérément faire monter les enchères pour faire sentir aux Occidentaux ce qu’une extension de la crise à l’Iran pourrait leur coûter (crise de l’énergie, enlisement en Irak et en Afghanistan), sans se trouver eux-mêmes en première ligne. C’est une façon de sanctuariser le pays.
[…] Téhéran rejoue donc le « front du refus » : celui des pays et mouvements arabes opposés à toute reconnaissance d’Israël, de la Syrie au Hezbollah en passant par la « rue arabe ». Le discours officiel est donc pan islamiste et joue sur la corde de l’anti-impérialisme, du nationalisme arabe et de l’antisionisme.  
Mais, derrière cette habile manipulation de conflits extérieurs, Téhéran a évidemment une stratégie de long terme : devenir la grande puissance régionale au détriment de ses voisins arabes. La carte que l’Iran joue ici, outre bien sûr celle de sa capacité nucléaire, est l’arc chiite, de l’Irak au Hezbollah, en passant par le régime syrien. 
(Olivier Roy, Le Monde, 20-07-06)

 Les pays arabes voisins comme la Jordanie, L’Egypte ou l’Arabie Saoudite ont d’ailleurs condamné « l’aventurisme » du Hezbollah, mais le réflexe anti-occidental et pan islamiste fonctionne dans la « rue arabe » :

En réalité, les dirigeants des pays arabes sunnites ne décolèrent pas contre le « coup de force » anti-israélien du Hezbollah, qui place ces États alliés des États-Unis dans une posture délicate face à leurs opinions publiques. Celles-ci plébiscitent la « résistance » du parti de Dieu face à Tsahal. La combativité populaire jure avec le silence des dirigeants face aux drames palestinien et libanais. « En Égypte, en Jordanie ou en Arabie saoudite, il y a un fossé entre la rue et les gouvernements, analyse Adnane Abou Odeh, ancien ambassadeur de Jordanie aux Nations unies. Lorsque leurs responsables critiquent le Hezbollah, les populations les associent aux méchants Américains ou Israéliens. »
[…] Par-delà leurs différences confessionnelles, les radicaux sunnites ou chiites se retrouvent dans la dénonciation de l’Occident et l’exploitation des frustrations des populations locales. « Par ses accusations outrancières contre Israël et sa défense des Palestiniens, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad est devenu le porte-drapeau des Arabes, comme Nasser l’était dans les années 1950 et 1960, c’est un comble, observe Adnane Abou Odeh. »
(Georges Malbrunot, Le Figaro, 21-07-06)

Certains pays comme l’Algérie ne sont pas en reste :« Nous sommes prêts à envoyer d’autres aides jusqu’à ce que le Liban qui vit une guerre génocidaire retrouve sa quiétude et sa sérénité », a déclaré, à l’occasion du départ de cette aide, le ministre algérien de l’emploi et de la solidarité nationale, cité par Window in Lebanon
La guerre des mots, et des images aussi, a commencé. 

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Publié le 22 juillet 2006, dans politique et société, et tagué . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

  1. Bien d’accord avec toi sur cet « état de guerre » dont on a tendance à édulcorer toutes les implications dans les médias français.

    Une nouvelle phase critique commence pour le Liban, alors qu’un espoir de renouveau avait enthousiasmé le pays avec le départ des occupants syriens. Mais ce pays est à nouveau la victime des influences étrangères qui toutes se sont comportées de façon irresponsables et / ou cyniques.

    A l’heure des théâtres d’opérations éclatés et d’une guerrilla terroriste insaisissable, la guerre de l’information en devient presque une composante plus tangible. Et de me remémorer cette sentance du Grand Charles :  » Dans l’Orient compliqué, il faut partir avec des idées simples « .

  2. L’origine de la détérioration de la situation me semble être un fait technique minime : l’allongement de la portée des roquettes (et missiles) du Hezbollah. Israël ne peut plus, désormais, espérer en protéger sa population simplement en contrôlant une bande tampon (même en occupant jusqu’au Litani comme en 1976). Israël a désormais besoin, pour avoir la paix, que l’ordre intérieur règne chez chacun de ses voisins, et qu’un Etat suffisamment fort y contrôle les terroristes potentiels, à la façon dont Saddam Hussein contrôlait les mouvements palestiniens installés chez lui, ou soutenait le général Aoun contre la Syrie (au plus grand bénéfice d’Israël).

    En faisant monter tragiquement les enchères comme aujourd’hui, Israël obtiendra-t-il ce résultat (en forçant l’Etat libanais et ses alliés à désarmer le Hezbollah) ou le résultat inverse (en accroissant le divorce entre les habitants des pays arabes et leur Etat) ?

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