syndrome de Stockholm ?

Après la mort de Zarkaoui, le père de Nick Berg – l’otage américain dont la décapitation avait été filmée – a manifesté de la compassion pour celui-ci : « Well, my reaction is I’m sorry whenever any human being dies. Zarqawi is a human being. He has a family who are reacting just as my family reacted when Nick was killed, and I feel bad for that .» Il ne cesse par ailleurs de critiquer les Etats-Unis et l’administration américaine… Certes si la guerre en Irak n’avait pas eu lieu son fils n’aurait pas été pris en otage, mais pourquoi dénier la responsabilité directe de l’assassin de son fils ? Pourquoi lui manifester de la compassion ? Qui a compati à la mort de Pol Pot ? Dans un article de Proche-Orient Info une psychanaliste analyse cette réaction non pas comme un syndrome de Stockholm puisqu’il n’a pas été lui-même otage (ou alors par procuration ?) mais comme une forme de soumission liée à une immense frayeur, un effroi :

Extrait : Un père qui apprend que son fils est retenu en otage en Irak ; un père qui apprend que son fils a été assassiné ; un père qui regarde cette monstrueuse vidéo dans laquelle son fils attaché, agenouillé devant des hommes en cagoule s’apprêtant à le décapiter ; un père qui regarde son fils se faire trancher la gorge ; un père qui voit un homme tenir la tête de son enfant détachée de son corps, la brandissant devant la caméra, la présentant au monde, tel un trophée, en criant « Allah ouakbar »… Quoiqu’il en dise, ce père est nécessairement effrayé !
Lorsqu’elle atteint une certaine intensité, la frayeur plonge la personne qui en est victime dans l’incapacité de réagir.
[..] L’effroi est par excellence ce qui dépossède l’individu de sa volonté et de ses pensées propres. Autrement dit, la frayeur est toujours un rapt d’âme. Comme si le peu de vie qui restait à la personne effrayée appartenait désormais à celui qui l’avait atteinte, surprise, attaquée. La frayeur finit toujours par supprimer l’autonomie de la personne.
Il me semble que Monsieur Berg parle sous le coup de ce type de métamorphose ; il parle au nom de ses agresseurs et non plus en son propre nom ou celui des siens.

Sur un sujet proche, la tendance des pays démocratiques à s’auto-flageller (atavisme chrétien ?), lire le billet de François Brutsch, Les démocraties entre esprit critique, masochisme et manipulation : « […] il y a deux manière de donner des armes à l’adversaire: adopter ses méthodes, renoncer à défendre et promouvoir la démocratie ; mais aussi se perdre dans un vertige masochiste tel que l’on en oublie le combat principal, la défense contre la menace totalitaire. Il vient bien avant la sanction des abus réels, bien avant la recherche de la perfection pour prévenir ces abus et éviter de commettre la moindre erreur, faire tout du premier coup de manière parfaite… »

Sur la tendance à confondre opération de guerre et opération de police, c’est un dessin qui est le plus parlant :

-> L’ACLU (American Civil Liberties Union) dit que nous devons soit leur fournir des avocats, soit les libérer…

Publié le 15 juin 2006, dans BEST OF, politique et société, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 5 Commentaires.

  1. Merci pour de très éclairantes analyses !

    Ca me fait aussi penser au discours pacifiste et aux slogans du type « Better red than dead » des Allemands, et en fait aux pays qui se trouvent sur les lignes de front en général (dont la Corée du sud que je connais un peu):

    Voir notamment ce qu’en dit l’excellente Thérèse Delpech dans son avant-dernier bouquin:

    « Par tradition, ceux qui se trouvent sur cette ligne sont aussi ceux qui refusent le plus violemment de reconnaitre le danger: c’était par exemple le cas de l’Allemagne pendant la guerre froide. (…) On a retrouvé après le départ des troupes soviétiques des cartes où les principales villes allemandes étaient entourées de deux cercles: le premier délimitait les effets des armes chimiques, le second ceux des armes nucléaires. » (L’Ensauvagement, p. 65)

    Mais aussi… au discours de la capitulation préventive si magistralement décrit par Françoise Thom:

    « Notre politique étrangère exprime donc une sorte de capitulation préventive. La France prend l’initiative de rompre avec le camp occidental dans l’espoir d’éviter une épreuve de force avec sa jeunesse ensauvagée et fanatisée, après avoir failli au devoir de la civiliser. Cette couardise profonde est dissimulée derrière le panache brandi du petit pays qui s’oppose au grand. Le mythe d’Astérix camoufle une réalité nettement plus sordide. L’anti-américanisme rend possible cette imposture, et la continuation d’une politique qui risque de rendre notre mal sans remède, et d’y faire sombrer toute l’Europe. »

    http://jcdurbant.blog.lemonde.fr/jcdurbant/2005/03/capitulation_pr.html

  2. Bravo Polluxe!
    Il est temps d’apprendre les leçons de l’Histoire: il n’y a pas de démocratie pour les anti-démocrates!
    Hitler aussi a été élu démocratiquement, ainsi que le Hamas!
    La démocratie et les démocrates doivent donc se protéger: la loi et le droit qui sont en constante évolution (sinon il n’y aurait pas besoin de parlements !) doivent prendre en ligne de compte les nouvelles criminalités, comme le terrorisme.

  3. La citation que vous faites ne dénie pas, apparemment, « la responsabilité directe de l’assassin de son fils » ? Il ne parle pas non plus de compassion *avec* le défunt (ce qui n’aurait guère de sens).

    Il me semble que le père de Nick Berg rappelle ici la valeur de toute vie humaine, sans pour autant (dans cette citation en tout cas) condamner l’opération contre Zarqaoui.

    Il me semble qu’on peut être en guerre et déplorer que la guerre tue. Et je veux bien imaginer qu’on soit particulièrement sensible à cette tristesse, quand on a perdu son propre fils.

  4. En fait il faudrait lire l’article de POI en entier, mais je n’ose pas le reproduire in extenso car c’est un journal en ligne payant…
    Autre extrait : « Depuis l’enlèvement et l’exécution de son fils, Michael Berg, le père de Nick, surprend le monde par ses déclarations qui sonnent plus comme un appel au secours que comme l’expression de positions politiques. Au lieu d’accuser les bourreaux de son enfant, dont la mort atroce a été filmée puis divulguée dans le monde entier, il s’en prend à l’administration américaine, il apostrophe le Président des États-Unis, le ministre de la Défense, le ministre des Affaires étrangère. Et quand il parle de ceux qui ont assassiné son fils, ennemis déclarés de l’Amérique, eux pour qui tout citoyen américain mérite la mort, Michael Berg, Américain et juif, les comprend, les plaint, les excuse. Il affirme même que les bourreaux de son enfant ont perçu les qualités humaines de Nicholas qu’ils auraient reconnues en le regardant au fond des yeux.
    Il paraît évident qu’une telle réaction paradoxale mérite une interprétation psychologique. Comment comprendre les propos de Michael Berg ? Comment saisir l’insistance avec laquelle ce père profondément affligé, marqué par le plus terrible des deuils, défend la cause des meurtriers de son fils tout en accablant les responsables politiques de son propre pays ?
    Certes, Monsieur Berg fait partie de ces Américains qui sont de plus en plus nombreux à militer contre l’intervention militaire en Irak. De là à défendre les bourreaux qui ont décapité un jeune Américain, a fortiori lorsque ce jeune Americain est son propre enfant, il y a un fossé qui nécessite quelques explications. »

  5. (avec retard) certes, cela « nécessite quelques explications » – et un mécanisme psychologique tel que celui évoqué fait partie des hypothèses à considérer ; mais pour cela il faudrait (ce que je n’ai pas fait) se référer aux déclarations de M. Berg lui-même plus qu’à la façon dont les décrit et commente un éditorialiste qui est, manifestement, en désaccord avec lui.

    Je rebondis sur ce billet suite au cas de Mlle Natascha Kampusch. Je lis des qualifications péjoratives (« syndrôme de Stockholm ») la concernant, alors que c’est d’humanité élémentaire que de faire preuve d’empathie pour l’être humain qui constitue, pendant 8 ans, votre unique société. Mais rien à voir, bien entendu, avec le cas de M. Berg, homme libre sous le coup d’un deuil tragique.

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