« je souhaiterais être un homme libre »

C’est le cri du coeur d’une yéménite qui décortique dans son blog le paradoxe du voile (1). Avec le ton de l’enfance et de la découverte, elle reparcourt les étapes de sa vie :  la séparation d’avec les garçons à la puberté, l’école, l’université et le discours du voile nécessaire contre la femme tentatrice, le regard appuyé et impudique des hommes de son pays…

Elle n’évoque jamais la domination masculine mais celle-ci se profile derrière chaque phrase, chaque question, dont le leitmotiv est « pourquoi ? »  Pourquoi les hommes ne seraient-ils pas des objets de tentation qui devraient eux aussi se voiler ?

Très vite on entrevoit la solution… Et si les femmes ne se voilaient pas ? Et si le regard de ces hommes sur elles changeait, pour devenir humain et respectueux ? Cette « lettre yéménite » est d’une limpidité et d’une clarté absolues…

Cela fait écho au travail de la photographe Boushra Almutawakel – yéménite aussi – qui a fait une série sur le voile présentée au dernier salon Paris Photo (2). Elle donne à voir ce que cela rend selon la taille du voile et selon qui le porte. C’est étonnant et très parlant, surtout dans la version inversée : grâce à cette image inhabituelle, on comprend bien spontanément, immédiatement, la volonté de rendre invisible, dans tous les sens du terme. C’est moins flagrant dans la version traditionnelle car les habitudes de notre regard tendent à étouffer, édulcorer la signification de cet habit qui n’est pas un vêtement comme les autres.

(1) Extraits : « je regarde la télévision et je tombe sur mon chanteur préféré, je suis si fan de sa chevelure douce, soyeuse et bien brossée, flottant autour de lui avec élégance… ses bras son nus… sa poitrine est nue… pourquoi cet objet de pure tentation n’est-il pas voilé ? Pourquoi n’est il pas enfermé chez lui ? Pourquoi les femmes ne sont-elles pas tentées par lui ? Certains diront qu’une femme ne doit pas regarder ça… alors les hommes ne devraient-ils pas eux aussi baisser les yeux à la vue d’une femelle « objet de tentation » ?

[...] Devant moi marche une femme entièrement couverte d’une Abaya noire  [long châle noir]… aha !… je vois que c’est un objet de tentation… je continue de regarder… devant moi marche une femme vêtue d’une Abaya bouffante, le visage découvert… le garçon la dévisage… aha ! Alors son visage est lui aussi un appel à la tentation… une troisième femme marche devant moi… le visage voilé et elle porte une large Abaya, des pieds à la tête… l’homme la regarde ! Heu ? Je ne comprends pas… qu’il y a-t-il de si tentant dans une Abaya noire ? Pas d’yeux, pas de pieds… Par quoi est donc attiré cet homme ? A ce moment, je réalise que les vêtements n’ont rien à voir avec… les hommes vont se fixer sur nous dans toutes les occasions… mais lui avec ses larges épaules, ses cheveux, ses yeux et ses lèvres, n’est pas considéré comme un objet de tentation quand bien même toutes les femmes du monde le convoiteraient… c’est un homme… il ne doit pas se cacher chez lui… personne ne dit que c’est un bijou… à ce moment je souhaiterais ne pas être un bijou. Je souhaiterais être un homme libre…

[...] Je me trouve dans un pays occidental… les femmes marchent autour de moi… l’une porte des pantalons… une autre une jupe courte… une autre encore des shorts… hommes et femmes avancent côte à côte… c’est étrange… aucun ne regarde avec insistance… pourquoi ne vois-je donc pas les regards appuyés des hommes de mon pays ? Ces regards qui déshabillent les femmes… ces regards que je déteste… ceux-là même qui me font haïr d’être venue sur terre, haïr d’être née femme… ces regards qui me nient mon humanité… pourquoi ne les vois-je pas ici ? Toutes les femmes sont bien habillées… pourquoi dans ce cas je n’aperçois aucun de ces regards, alors qu’elles sont si attirantes ? »
Sources : TV5 Monde pour la version française (janvier 2013), blog de Hind Aleryani pour les versions anglaise et arabe – Why men don’t cover their face ? (oct. 2012).

(2) Extraits de « The hijab series » de Boushra Almutawakel :

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Publié le 5 janvier 2013, dans images, politique et société, et tagué , , , , . Bookmarquez ce permalien. 14 Commentaires.

  1. Il faut rappeler le travail fantastique fait en France à ce sujet en 2002 et 2003, par la Commission STASI qui a aboutit à la loi du 15 mars 2004 sur l’interdiction du port de signes religieux à l’école.
    Lire aussi de Michèle VIANES – Présidente de Regards de Femmes – son livre :  » Un voile sur la République ».
    Amitiés
    Apolline

  2. Ce sont de très belles photographies. La dernière série, surtout: les visages qui s’estompent davantage d’une image à l’autre pour finir dans l’obscurité.

  3. il faut effectivement dire cela, faire entendre le témoignage des femmes qui vivent de l’intérieur cet enfermement. Merci.

  4. Dire qu’il y en a qui veulent nous en mettre plein la vue – Nous sommes avec celles qui veulent rejeter cette marque de soumission patriarcale http://susaufeminicides.blogspot.fr/2012/03/devoilez-vous-mesdames-une-fois-pour.html

    • Merci pour le lien. J’aime bien le terme de « féminicide symbolique ».

  5. Que peut on faire pour elles ?

    • Bonne question mais réponse difficile. Diffuser leurs témoignages et ne pas céder d’un pouce ici face aux intégristes et autres sectes masquées.

  6. cciledequoide9

    Toujours aussi intéressant à la 2e lecture. Ca fait longtemps que je pense que si des hommes ne peuvent réprimer leurs pulsions face à la vue d’une femmes, ce sont eux qui devraient ne pas sortir…

  7. La liberté n’existe pas. On parle beaucoup des femmes mais les hommes sont eux-aussi des objets de tentation du moment qu’il se conforment à ce que les femmes attendent d’eux.
    Dans les sociétés occidentales par exemple les hommes sont tenus de se conformer à l’archétype du mâle dominant fort et protecteur et ne peuvent pas être autre chose
    que ce qu’en attendent les femmes. C’est tout aussi violent à mon avis que d’être contraint à porter un niquab dans la mesure ou il n’y a pour chacun et chacune qu’un modèle d’identité possible, mais nul n’en parle. La seule différence est qu’ici, il faut se montrer et que si vous ne correspondez pas à ce qu’on attend de vous, vous êtes passible d’une peine de mort symbolique. Quel que soit la société que l’on considère le individus ne peuvent pas être autre chose que ce que veut l’époque. Il est illusoire de croire qu’on peut-être vraiment libre.

    • Pas faux, chaque époque et chaque société génère ses normes. Mais dire que devoir se conformer à l’archétype du mâle est aussi violent que de porter un voile intégral est exagéré. Et il existe une portion de liberté : c’est celle que l’on se donne.

  8. à propos du voile, j’ai découvert un truc plutôt intéressant, en Inde…
    Dans l’état du Maharashtra, dont Bombay est la capitale, il y a un problème en ce moment: de plus en plu de jeunes hindoues choisissent de se voiler, pour qu’on ne les reconnaisse pas et qu’on leur fiche la paix.
    Commentaire d’une matronne à la télé « si elles n’ont rien à se reprocher, pourquoi se voilent elles ? »
    et là, j’apprends que dans les trains, traditionnellement, celles qui se voilent, ce sont les call-girls! Le voile marque la profession « honteuse » de celle qui ne veut pas être reconnue!

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